• Chapitre 1 : Monsieur Duncan

         Plus d'une centaine d’années après nos jours, au musée des technologies biologiques à New York.

         Il fait froid. Un morne plafond nuageux promet depuis quelques jours une neige qui tarde à venir. Les températures sont si basses que les habitants renoncent à la marche et se réfugient dans le métro quand ils doivent se déplacer. Les pauvres s'affrontent à proximité des soupes populaires, presque autant pour se réchauffer au cours du combat que pour avoir la chance d'obtenir une portion de repas. Les perdants sont obligés de retourner à la fin de la queue et espèrent qu'il restera quelque chose quand viendra leur tour.
         C'est dans une autre sorte de file d'attente que se trouve Richard Duncan. Déjà elle est plus courte. De plus elle est chauffée. De petits radiateurs rayonnants survolent la foule. Le service d'ordre patrouille pour s'assurer qu'aucun clochard ne tente de resquiller. Devant le musée les gens peuvent ainsi patienter sans trop souffrir des rigueurs de l'hiver. Bientôt ils pourront pénétrer dans l'édifice.

         Cela fait deux mois désormais que le bâtiment est ouvert et il ne désemplit pas. L'usage des néolions dans le cadre de la chirurgie est maintenant passé dans les mœurs. Il s'en greffe à tour de bras aux quatre coins du monde. Les prothèses cybernétiques sont fiables et puissantes mais plus chères et moins bien tolérées dans la vie courante. Le consortium qui produit les néolions à la chaîne se paye donc le luxe d'une vitrine culturelle afin de promouvoir et d'informer sur ses produits.
         Les visiteurs peuvent, dans un décor grandiose, parcourir l'histoire scientifique et humaine de la genèse de ces créatures. En même temps, concurrence oblige, les failles des produits cybernétiques sont mis en exergue. On n'y dit pas que les cyborgs n'ont pas de sensibilité ni de toucher fin. Mais on rappelle que les personnes greffées avec des membres de chair et d’os, eux, l'ont encore.
         Il y a dans tout le musée une ambiance de culte du corps vivant. Quand on entre dans l'enceinte du bâtiment on est d'ailleurs surpris. En fait la façade est un trompe l'œil. Il y a un bâtiment dans le bâtiment. Un hall immense s'ouvre du sol au toit, révélant une autre façade. Par les fenêtres de cette dernière, les visiteurs déjà entrés peuvent continuer à profiter du spectacle qui se déroule dans l’espace monumental ainsi formé : dans ce grand vide, des sculpture de lumières géantes et mouvantes montrent les détails merveilleux du fonctionnement du corps humain. L'enchevêtrement des nerfs et des tendons, l'articulation des os au ralenti, le mouvement de la marche, l'anatomie du cœur… Tout cela apparaît successivement sous les yeux des spectateurs. Entre chaque nouvelle vision, la monumentale sculpture flottante reprend une forme sphérique, un peu comme un œuf géant qui ne demanderait qu'à éclore, délivrant une nouvelle surprise à chaque fois. Depuis l’intérieur du musée, les spectateurs assistent au spectacle sous un angle différent. De petits haut-parleurs, situés prés des fenêtres, renseignent les spectateurs sur ce qu'ils aperçoivent en contrebas.
         Les murs et le plafond sont noirs si bien que l'œil reste captivé par les évolutions quasi hypnotiques de l'immense forme mouvante. Que l’on regarde le spectacle d’en bas ou depuis le musée lui-même, la vue des autres visiteurs permet de donner une échelle au spectacle. C’est tout simplement sidérant.
    La diversité et la richesse de l'animation est telle qu'il faut attendre plus de quatre heures pour avoir la chance de revoir la scène qui vous a accueilli à votre entrée.

         Monsieur Duncan profite de la visite. Après tout, il a payé son ticket comme tout le monde. C'est un homme un peu quelconque dans son grand manteau sombre. Il porte, en public, des lunettes aux verres sombres. Suffisamment foncés pour dissimuler un peu ses yeux, suffisamment clairs pour ne pas attirer l'attention. En matière de discrétion, le tout est de faire dans le subtil. L’important n'est pas de porter un masque qui vous cache, mais de porter ce qu'il faut pour qu'on vous oublie. Apparaître le plus ordinaire possible, le secret est là. C'est tout un art et il s'y emploie aussi bien qu'il le peut alors qu'il déambule dans les allées de la visite.
         Au gré de ses pérégrinations, il observe et compare les lieux réels et les plans qu'il garde en mémoire. Tout est conforme. Parfait!
         L'agencement des vitrines et autres objets qui n'apparaissent pas dans les plans ne semblent remettre en rien son projet en cause. Il pourra passer à l'action ce soir comme prévu.
    Un gamin dans une poussette le dévisage avec attention. Peu importe. Les enfants ont un regard qui déshabille les gens mais heureusement ils ne gardent guère de souvenir de ce qu’ils ont vu.
         Aucun adulte ne remarque ses mains par exemple. Ils se rendraient compte que les articulations de ses doigts sont impeccablement alignées et que ces derniers font tous exactement la même taille, à l'exception du pouce. Des gants spéciaux masquent un peu cette particularité. C'est un des défauts de son corps. Il y en a d'autres, mais il arrive à les dissimuler sous les vêtements amples qu'il a revêtus.
         Sur son visage quelques rides cachent les cicatrices. Le chirurgien a fait un excellent travail. Sur le reste de son anatomie, malheureusement, les séquelles sont bien plus spectaculaires.
    Déjà son enveloppe charnelle s'est détendue. Les muscles pendent sous le derme et se sont peu à peu rétractés. Torse nu, il donne l'air d'un arbre sur lequel on aurait jeté un drap de peau humaine. Ce n'est d'ailleurs pas si loin de la vérité.
         Richard Duncan est un cyborg, un cyborg d'un genre très rare. Personne ne sait exactement combien de corps du même genre peuvent bien être dispersés dans le monde. Une dizaine tout au plus. Lui même en évalue le nombre à sept ou huit.

         Il y a vingt ans de cela, la recherche spatiale a fait deux découvertes successives majeures : les nano-fibres jumelées et les métaux à effet de surface. Grâce à cela il a été possible de concevoir ces corps prodigieux, dont monsieur Duncan possède un exemplaire.
         Les nano-fibres jumelées sont une espèce de tissu composé de ressorts et de fibres élastiques microscopiques soudés les uns aux autres. La tension des uns et la pression des autre est assez phénoménale et s'équilibre. Mais une faible stimulation électrique rend les ressorts inopérants si bien que le tissu se contracte par la force des fibres élastiques. Dès que la stimulation cesse, le tissu reprend sa forme avec vigueur grâce aux fibres ressorts qui équilibrent la pression.
         Au final il devient possible de générer une grande force sans dépenser d'énergie. Cette fibre quasi magique ne peut malheureusement être fabriquée qu'en apesanteur par des procédés de nanotechnologie.
    Il en est de même pour les métaux à effet de surface. Lors d'une expérimentation, il a été découvert que certains alliages développent, lors de la solidification, un phénomène surprenant : la surface, sur quelques atomes de profondeur, devient immensément plus solide que le reste du matériau.
         Partant de ce principe, un gaz non réactif a été introduit dans le métal et mélangé pendant la période de refroidissement. Il en est ressorti une sorte de mousse métallique bien plus solide et légère que tout ce qui avait été produit jusque là. Plus les bulles de gaz étaient fines et nombreuses, plus grande était la solidité. Malheureusement, pour pouvoir stabiliser le mélange de gaz et de métal sans que les bulles ne remontent à la surface il fallait produire l'alliage en apesanteur là encore.
         Les frais de production dans une station spatiale étaient tellement faramineux qu'il fut impossible de fabriquer une grande quantité de ces deux composés.
         Cinq ans après ces découvertes, la firme qui avait développé ces technologies fut sélectionnée pour répondre à un appel d’offre au sujet d'une intelligence artificielle adaptable au cerveau humain. L’idée a germé d’y associer ces deux autres technologies afin d’obtenir le corps d’un super cyborg. Une intelligence artificielle directement branchée sur le cerveau, un squelette en métal d'une résistance sans pareille, le tout assemblé par des manchons de nano-fibres d'une force prodigieuse. Il aurait suffi de greffer ce corps à la place d’un véritable squelette pour disposer d’un soldat à l’aspect ordinaire, mais doté de la force et de la rapidité d’un cyborg de combat.
         L'idée de ce nouveau concept de corps était séduisante. Avec du temps elle aurait certainement pu être finalisée. Mais un accident survint et la station spatiale partit en fumée peu après que les premiers prototypes de corps aient été fabriqués.
         Mais les modèles expérimentaux sont ce qu'ils sont. Il faut les tester pour en découvrir les défauts. Cinq prisonniers se sont vu offrir une réduction de peine et une jolie somme pour accepter de devenir cobayes. Richard Duncan était l’un d’eux.

         La procédure était simple sur le papier : remplacement total du squelette par la structure d'essai. A l'intérieur des tubes métalliques, des extensions de l’intelligence artificielle connectaient les manchons de nano fibre au cerveau. Logée dans la colonne vertébrale, à la fois moelle épinière et cerveau annexe, cette intelligence artificielle devait assurer plusieurs fonctions. Dans un premier temps elle se ramifie à l’intérieur du corps pour remplacer les nerfs biologiques. Elle se connecte avec la même aisance aux systèmes mécaniques. Une fois ce lien effectué, elle se synchronise avec le cerveau. Le cyborg y puise des informations aussi bien qu’il y en emmagasine. En théorie, une intelligence artificielle suffisamment entraînée devait être capable de relayer le cerveau en cas d’accident sur le champ de bataille.
         Quelques fuites ont eu lieu, mais les journalistes n'ont jamais réussi à récolter suffisamment de données pour produire un article à même d'éveiller l'intérêt du public. Le sujet est rapidement tombé dans les oubliettes.
         Le risque vital pour les cobayes était important. Aussi, afin d’éviter de commencer les essais par une mort qui aurait mis un point final à l’expérience, cinq équipes ont été montées, et les cinq greffes ont eu lieu de façon simultanée. Contre toute attente, tous les patients ont survécu à l'opération proprement dite. Mais rapidement, les défauts de ces  corps d'un nouveau genre ont commencé à apparaître.
    Techniquement parlant la réussite était complète. L'intelligence artificielle se greffait à merveille aussi bien sur le cerveau que sur le corps humain ou sur les éléments mécaniques. Côté force légèreté, solidité et maniabilité, là encore, rien à redire. La machine était largement à la hauteur des espérances. Bien au-delà même.
         Le véritable souci résidait dans la tolérance de la chair humaine aux os en métal à effet de surface. Les chirurgiens avaient signalé l'extrême difficulté qu'ils avaient eu à accrocher les muscles de chair sur les os métalliques. En temps normal l'organisme aurait dû sécréter une substance fibreuse pour y adhérer, mais cela ne fut malheureusement pas le cas. Les muscles des cinq cobayes se sont progressivement détachés. Flottant librement dans le corps, ils se sont contractés sans jamais pouvoir être étirés par un mouvement contraire.
         Dans un premier temps, quelques interventions ont été pratiquées afin de rattacher les muscles au fur et à mesure, mais le rythme de décrochage était bien supérieur à ce que la chirurgie pouvait espérer réparer. Très rapidement, on arrêta les frais et le processus de dégradation musculaire alla en s’amplifiant.
         Cela n'empêchait pas les cobayes de se mouvoir. Les manchons artificiels fonctionnaient parfaitement et assuraient à merveille le travail que fournissaient les muscles jusque-là. Mais l’apparence des volontaires était devenue grotesque et monstrueuse avec cette peau enveloppant un corps que rien ne dessinait plus.
         La mort du premier testeur eut lieu dans la semaine qui suivit l’intervention. Une méningite, probablement nosocomiale, l'a emporté en quelques jours.
         Les quatre autres cobayes ont assisté à la lente désagrégation de leur forme humaine. Trois se sont suicidés, l’un se tranchant les artères, l’autre se pendant et le dernier s’écrasant lui-même le crâne grâce à la force prodigieuse de ses nouveaux bras.
         Richard Duncan, lui, fut fasciné par cette transformation. Il se fit fort de contrôler au mieux les possibilités inédites de cette incroyable machine.
         Dans tous les domaines elle surpassait ce qu'aucun corps humain n'avait jamais réussi à faire. Il suffisait d'apprendre à outrepasser le programme de base contenu dans l'intelligence artificielle. Et la machine ne demandait que ça. Par nature l'IA  aime tester de nouvelle possibilité. C'est un réel plaisir d'être connecté à cette entité. On ne peut pas vraiment dire qu'elle réfléchisse à votre place. Elle devient une véritable partie de vous. On finit par ne plus savoir si on pense avec sa colonne vertébrale ou avec sa tête. C'était une sensation grisante.
         La très grande force, en revanche, avait un inconvénient majeur :  elle était disproportionnée par rapport à la résistance des parties biologiques du corps. Si on défonçait un mur de béton à coup de poing, on y laissait sa peau au sens propre.
         Initialement le projet était de présenter l'un des cobayes à l'armée afin de décrocher le contrat de fabrication. Devant l'aspect grotesque du dernier survivant cette option fut abandonnée. L'appel d'offre concernait une intelligence artificielle et cette dernière était une parfaite réussite. Il fut décider d'établir un autre mode de présentation pour la vendre. Mais que faire du cobaye survivant. Impossible de le laisser vivant errer dans la nature avec un corps outrepassant les limitations de puissance autorisées au civils. Le protocole d'essais prévoyait un second passage en chirurgie afin de récupérer ce matériel dangereux. La procédure était plus simple dans ce sens : ablation totale du corps et remplacement par un corps de néolion sur lequel la peau du patient serait regreffée. Bien sûr  le fait que l'intelligence artificielle fût directement fichée dans le cortex laissait entrevoir des complications mais, après tout, le cobaye avait signé.
         Une intervention de chirurgie fut donc programmée pour rendre  à monsieur Duncan un corps biologique. Mais ce dernier n'était pas d'un enthousiasme délirant à l'idée de quitter ce nouveau corps. Encore moins si l'opération comportait un risque élevé de le laisser infirme ou mort au final.
         Le jour de l’opération, l’équipe médicale l’attendit en vain. On retrouva morte l'équipe de sécurité qui l'accompagnait. Cinq hommes armés. Monsieur Duncan s'était volatilisé.
         Grâce à quelques contacts qu'il avait gardé dehors, il reprit le travail mais à une toute autre échelle.
         Désormais, fini pour lui les petites magouilles et les plans bancals. Fini aussi les patrons qui vous laissent tomber. Il n'a plus maintenant que des clients. Et, comme il est son propre service contentieux, il sait qu'il sera payé.
         Pour ce qui est des autres corps expérimentaux, on ne connait pas bien l'histoire. On sait que l’armée est intervenue, on sait qu’il y a eu un incendie, on sait qu’il y a eu des morts. Mais qui, où, comment, et dans quel ordre ? Impossible de le savoir. Le secret-défense a été impénétrable.
         Peu de temps après, une sorte de légende urbaine a vu le jour. On y parle de guerriers humains qui n'ont l'air de rien, qui se déplacent comme s'ils étaient désarticulés et qui déciment des pelotons entiers de combattants avant de disparaître. Quelques journalistes ont fait le lien avec ces corps hors du commun. Le témoignage d'une des victimes parlant d'araignées humaines a fini de cristalliser la légende en donnant le nom d'arachnoforme à ces cyborgs.
         De temps en temps un témoignage ou un fait d'arme inexpliqué réactive les rumeurs. Au final on ignore leur nombre exact. Richard Duncan sait qu'ils sont au moins deux, lui compris, vu qu'il sait n’être pas responsable de tous les évènements qui sont attribués aux arachnoformes. Etant donné le nombre de faits rapportés, il est probable qu'ils soient entre cinq et dix à travers le monde capable de se déplacer sur leurs quatre membres, genoux et coudes dressés vers le ciel avec cette posture typique qui leur a valu leur nom.
         Ses clients ignorent tout de son corps. Il se débrouille pour que cela ne se sache pas. Les moyens d'arriver au résultat importent peu au final pour ces gens-là. Tout ce qui compte c'est que l'objectif soit atteint et qu'on ne puisse pas remonter jusqu'à eux. Le prix est à la hauteur du challenge.

         Le contrat du jour est pour le Gosse. Trente-cinq ans et déjà une organisation complexe efficace et discrète à ses ordres. Impressionnant. C'est la troisième fois qu'il travaille pour cet homme. Lorsqu’on le rencontre on comprend qu’il serait imprudent de le juger sur son âge. C’est un homme mortellement dangereux. Monsieur Duncan sait reconnaître un prédateur. Il en voit un tous les jours dans son miroir.

         Il est encore tôt. L'exposition est passionnante et c'est un réel plaisir que de contempler tout ce qui est offert aux yeux. De l'agencement des pièces exposées jusqu'aux vitrines pédagogiques, tout est mis en valeur avec goût et pertinence. Les choix esthétiques sont excellents et, en suivant la visite pas à pas, on est sans cesse surpris. On aperçoit, dans l'encadrement d'une porte, un objet richement éclairé sur une table basse. On entre pour l'observer et, quand on lève le nez, on s'aperçoit que sous le très haut plafond un autre élément suspendu est exposé. La mise en scène est impeccable.
         On a du mal à imaginer que les personnes qui ont passé autant de temps à réfléchir à l'organisation des lieux n'aient pas envisagé les failles de sécurité avec le même sérieux. C’est presque dommage d’imaginer que tout cela aura disparu demain matin.



         Dans un but d'économie, le musée a été créé sur un terrain jouxtant une des usines de production de néolions. Les deux bâtiments se touchent par leur dos.
         Il est rare qu'une usine aussi grande soit bâtie en pleine ville mais celle-ci ne produit pas de déchets industriels. D'un point de vue écologique elle est même moins polluante, à bien des égards, que bon nombre d'hôpitaux. Le fait de la construire intra-muros était un argument de poids pour recruter du personnel qualifié. Des médecins et techniciens de haut niveau n'acceptent pas avec enthousiasme d'aller travailler dans une zone industrielle loin du centre. Pour pouvoir être sélectif sur le personnel il faut savoir être attractif afin de pouvoir trier parmi les postulants.
         D'une manière générale le consortium pharmaceutique ne lésine pas sur les avantages concédés à ses employés. Dans d'autres pays quand les usines n'ont pas pu être construites en ville, des appartements de fonction spacieux et confortables ont été créés, ainsi que des aménagements urbains, pour rendre la vie agréable sur le site. Bien souvent la ville qui se construit autour de l’usine est presque plus agréable et mieux aménagée que la ville d’origine. Il ne lui manque que la mairie.
         Ici le choix a été de construire une tour pour abriter les unités de production. Haute de six étages elle est cependant aussi grande que le musée qui en comporte huit. En effet, la hauteur des paliers est bien plus importante dans le bâtiment industriel. Il faut de la place pour pouvoir installer les machines imposantes qui servent à assurer la survie des néolions.
         Avec le temps, leur morphologie est devenue bien trop humaine et  de plus en plus de voix se sont élevées pour protester contre le sort qui leur était réservé. Désormais, un procédé biochimique bloque la maturation de leur système cérébral afin qu’ils naissent accérébrés. N’ayant jamais eu la possibilité d’accéder au statut d’animal viable, les plaintes des associations de défense des animaux se sont soldées par des non lieux.
         A la naissance, les corps des néolionceaux sont décapités avant qu’ils ne meurent et branchés sur une machine qui assure leurs fonctions vitales.
         En soit, les appareils ne sont pas d'une complexité ahurissante. Ce qui explique leur taille c'est leur longévité. Les néolions sont une denrée qui se cultive sur de nombreuses années. On ne greffe pas un bras de six ans sur un malade de quarante ans. Il faut des corps dont la taille et la corpulence soient équivalentes à celles des malades. Dans le laps de temps qu'il faut pour faire pousser des néolions de toutes tailles, il ne doit y avoir aucune panne. Un néolion avec une machine en panne, survit aussi longtemps qu'un être humain sans tête. C'est aussi simple que cela. Et un néolion qui meurt est une perte monétaire sèche si ses organes ne sont pas prélevés.
         Les incroyables mécaniques sont donc construites avec un nombre assez impressionnant de systèmes redondants. Elles sont conçues pour pouvoir être réparées alors même qu'elles fonctionnent encore. Il n'est pas rare, lors d'une maintenance ou d'une réparation, d'entendre jusqu'à trois voix différentes provenant de leurs entrailles.
         Après l'utilisation d'un néolion, la machine est entièrement révisée. La procédure s’étale sur plus d’un mois, pendant lequel chaque système est vérifié et remis à neuf un par un. Ensuite, un nouvel animal y est assujetti.
         La taille même de ces engins est une garantie contre le vol. Elles ne sont pas transportées mais construites sur places. Impossible de les déplacer. Et impossible de déplacer une de ces bêtes sans toute la mécanique qui va avec. Il faudrait une logistique médicale démesurée. Une telle équipe, accaparée par les soins à donner à l’animal, devrait être entourée d’une véritable troupe pour assurer sa retraite. Les forces de l’ordre n’auraient aucune difficulté à localiser ou suivre une telle quantité de personnes. Jusqu’à présent aucun vol n’a été rapporté. Tant mieux.
         Peu à peu, la sécurité s’est amoindrie, la surveillance s’est relâchée, devenant plus prévisible.
    Le musée et l’usine sont construits dos à dos, chacun donnant dans une rue différente. Dans un souci d’économie, les centres de sécurité des deux bâtiments ont été réunis en un seul local au sommet du bâtiment le plus récent. Un circuit de caméras vidéos quadrille les deux structures. Un passage, à côté du central de sécurité, permet de passer d’un édifice à l’autre.
         Côté musée, le quadrillage vidéo est assez dense, comme il se doit dans un lieu accueillant un large public. Pas une pièce qui ne possède sa caméra. Dans la journée, les agents de sécurité du musée se relayent afin qu’il y ait en permanence trois personnes devant l’impressionnant mur d’images. La nuit, les choses sont plus calmes, il n’y a pas de visiteur. Une fois les équipes de ménage parties, le musée est totalement vide. L’équipe se compose alors de trois hommes, deux qui regardent les caméras et un qui patrouille, chacun à tour de rôle.
         Côté usine la surveillance est moins stricte. Trois hommes le jour et deux la nuit. L’entrée du bâtiment est munie d’un digicode et un sas d’identification permet de filtrer les éventuels intrus. Les organes sont distribués par hélicoptère et une porte blindée bloque l’accès à l’héliport situé sur le toit.
         Dans la journée, les équipes de soins sont plus nombreuses. Deux milles néolions à bichonner cela fait une sacrée quantité de travail. Tout ce qui pouvait être automatisé l’a été mais il reste tout de même une grande quantité de travail pour les êtres humains. Les toilettes et le changement des poches de nourriture sont assurés par des aides soignants qui travaillent à la chaîne. Des assistants sanitaires passent avant eux pour s’assurer que tout le matériel nécessaire est à disposition. Des équipes de médecins et infirmiers s’occupent des problèmes de santé et de maturation tandis que d’autres équipes s’occupent des prélèvements.
         La nuit, les effectifs sont plus réduits. De toute façon, les équipes soignantes ne devraient pas représenter un obstacle à la réalisation du plan. Si tout se passe bien, monsieur Duncan ne les verra même pas.

         En déambulant dans les allées du musée, il passe en revue le déroulement des évènements à venir. D’un geste naturel, il plonge la main dans sa poche, puis la ressort avant de projeter, d’une pichenette bien ajustée, un petit bout de matière visqueuse qui va se coller sur le côté du boîtier d’une caméra de surveillance. Cette dernière est braquée sur  les portes d’un ascenseur. D’ici quelques secondes le cyborg aura quitté les lieux. Quelques minutes après, la caméra tombera en panne. Miracle des explosifs à basse détonation : la surface de la boulette devient dure comme de l’acier au contact de l’air. Une fois que la surface est durcie, la réaction en chaîne se poursuit et l’intérieur du matériaux devient explosif. Quand la détonation s’effectue, la coque résistante et adhésive canalise le souffle de l’explosion vers l’intérieur de la machine. Le bruit ne doit pas être plus grand qu’un claquement de doigts mais les dégâts sont suffisants pour mettre hors service  la plupart des matériels électroniques.
         Ce matériel est censé être top secret mais disposer d’une IA militaire et d’un corps hors norme permet de se procurer bien des choses interdites au commun des mortels.
         Dans les poches de sa gabardine, les mains de Monsieur Duncan caressent machinalement d’autres petites merveilles de technologie. D’un pas nonchalant il s’éloigne. Dans une heure il sera temps de revenir voir les effets de ses actions et de mettre en place la suite du plan. En attendant, pourquoi ne pas profiter encore un peu de ce musée, tant qu’il tient encore debout ?

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  • Commentaires

    1
    mikaroman Profil de mikaroman
    Samedi 1er Octobre 2011 à 11:25

    J'ai mis du temps, j'espère être plus régulier sur les châpitres suivants.

    2
    Marquise de Miaoucha
    Samedi 22 Octobre 2011 à 15:48

    Bon, pour les fautes, on fera comme la dernière fois ! (mais que cela ne t'empêche pas de te relire, car quand il manque juste un s à un mot au pluriel, quand même...tu peux y arriver !!)


    Dis moi, tu vas les chercher où, toutes ces idées technologiques ? C'est impressionnant ! Les néolions me font un peu penser à Marie-Béatrice...Ce musée a l'air extraordinaire. Il existe vraiment ?


    Je ne vois bien sûr pas encore le rapport avec le prologue, mais je ne doute pas que c'est volontaire ! En tout cas, ça commence très bien, j'ai été tout de suite happée par l'histoire. Je m'empresse d'aller lire la suite !


     


    Edit : j'avais lu le prologue il y a longtemps, mais je viens de le survoler, et effectivement, je vois mieux le lien.


     


     

    3
    mikaroman Profil de mikaroman
    Lundi 24 Octobre 2011 à 00:10

    Le musée n'existe absolument nulle part ailleurs que dans ces pages.

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