• Chapitre 10 : Les crêtes au chocho

          Ce n’est pas un mauvais maître. Il est même bien mieux que ce à quoi elle s’attendait. En fait rien ne ressemble vraiment à ce qu’elle pensait. D’aussi loin qu’elle se souvienne elle a toujours vécu dans une cage. Parfois elle en changeait et se retrouvait entourée de nouveaux frères et sœurs. Mais de toute façon ils n’avaient pas le droit de communiquer entre eux. Quand ils étaient surpris à se faire des gestes, la punition tombait aussitôt. Alors ils se regardaient les uns les autres en silence.
          Quand l’un d’entre eux était puni, il ne fallait pas réagir sinon vous étiez puni à votre tour.
          C’est étrange de se retrouver loin des siens comme cela. Ils ont toujours été autour d’elle et, même si les rares contacts entre eux n’ont été que furtifs, ils lui manquent. Elle espère qu’ils vont bien. Avec un peu de chance, eux aussi trouveront un bon maître.

          Ici, il n’y a pas de garde. Autant l’absence des frères et sœurs lui pèse, autant celle des gardes ne provoque aucun regret. Ils prenaient un malin plaisir à les torturer. Le chef des maîtres était très clair : on pouvait leur faire tout ce qu’on voulait tant que ça ne laissait pas de séquelles. Les gardes ont manifesté une imagination débordante.
          Le nouveau maître est gentil. Il s’en veut de la façon dont il l’a traitée au début alors que les choses n’avaient jamais été aussi douces que cela pour elle. Presque trop douces en y repensant. Dans la cage aussi il lui arrivait de pleurer, de douleur le plus souvent. Ici il ne l’avait fait pleurer qu’en lui reprenant des libertés qu’elle n’avait jamais eu jusque là.

          Le soir où les gardes l’ont sortie de la cage, elle a cru que c’était la fin, que son tour était arrivé. Ils l’ont amenée dans la salle de mort. Ils l’ont sanglée sur la table à découper. Ils lui ont fait une piqûre. Ils riaient de la voir se débattre. Ils en ont profité pour la frapper et la palper. Puis le brouillard est venu dans sa tête. Le monde est devenu flou. Ils l’ont détachée, enfermée dans une boite et ils ont déplacé la boîte. Il y avait des secousses. Ça faisait mal. Elle ne pouvait pas bouger, il n’y avait pas assez de place.
          Puis les secousses se sont arrêtées. Ils ont dévissé le couvercle et plein de maître qu’elle n’avait jamais vus étaient autour d’elle. Ils avaient l’air fâchés alors qu’elle n’avait rien fait de mal. En tout cas elle ne se rappelait pas avoir fait quelque chose d’interdit, mais sa mémoire est si floue. Elle avait du mal à rester réveillée. Elle luttait contre le poison, pour ne pas mourir.
          Ils ont revissé le couvercle et ont déplacé la boîte dans un autre endroit. Peu de temps après il y a eu plein de bruits. Comme les pétards que les gardes s’amusaient à jeter dans les cages lorsque les frères et sœurs dormaient. Elle a eu peur. Elle s’est jetée contre les parois de sa prison pour tenter de sortir mais sans résultat. Il fallait qu’elle fuit mais n’y arrivait pas. Le sommeil se faisait de plus en plus pressant. Difficile de lutter.
          Quand les bruits ont cessé, les secousses ont recommencé. Elle avait dû s’endormir car quand elle s’est réveillée, elle n’était plus dans sa boîte, mais attachée dans un endroit étroit qui la secouait aussi. Sa joue lui faisait mal et elle ne pouvait presque pas bouger. Elle s’est débattue mais sans autre résultat que de se faire encore plus mal.
          Puis le coffre s’était ouvert et le nouveau maître l’avait emmenée dans le hangar.

          Être enchaînée plutôt que derrière des barreaux c’était déjà un changement. Au début elle avait voulu s’éloigner mais la chaîne lui avait serré le cou. Maintenant il n’y a plus de chaîne. Elle est habillée et a le droit d’être dans la maison. Le maître est gentil. Il lui parle et elle a le droit de le regarder. Il ne la frappe pas et il dit qu’il ne la frappera jamais. Il dit que personne ne lui fera de mal. Il dit qu’il la protégera. Elle ne sait pas ce que c’est que « protéger », mais cela semble important et bienveillant.
          Il semble déçu qu’elle ne parle pas. C’est étrange qu’un maître ne sache pas que les frères et sœurs ne parlent pas. En dehors de cela, il sait plein d’autres choses et il essaye de les lui enseigner. C’est incroyable tout ce qu’elle a découvert depuis ce matin. Elle ne peut pas répéter le nom des objets mais elle apprend à les reconnaître quand il les désigne.
          Le maître a mis en place des jeux. Il lui dit le nom des choses en lui montrant puis elle doit les montrer à son tour quand il redit le nom. Il est très content à chaque fois qu’elle réussit. Quand elle se trompe il ne se fâche pas, il montre le bon objet et donne le nom de celui qu’elle avait confondu.
          Parfois c’est elle qui montre une chose qu’elle ne connaît pas. Aussitôt il se met en devoir de lui donner le nom et parfois il lui montre comment on s’en sert. La maison est plus grande que les cages où elle a vécu jusqu’à présent. Il y a une quantité de choses stupéfiantes à découvrir.
          Le maître raconte plein de mots qu’elle ne comprend pas. Quand il fait des phrases simples elle comprend un peu. C’est difficile car les gardes ne lui parlaient pas comme ça. Elle connaît quelques mots méchants et comprend quelques ordres mais pas beaucoup plus. Le reste elle l’a appris en écoutant les gardes se parler entre eux et en tentant de comprendre. Sa vie n’était pas drôle mais elle n’était pas compliquée. Tout ce qu’elle devait faire c’était manger ce qu’on lui donnait et faire ses besoins dans un coin de la cage pour que ce soit facile à nettoyer. Interdit de jeter de la nourriture à ceux qui étaient punis et interdit de lever les yeux sur les maîtres. Quand les gardes entraient dans les cages il fallait tourner le dos et s’accroupir. Parfois ils donnaient un coup de pied ou de ceinture, parfois pas.
          Le nouveau maître désapprouve cela, il l’a dit. Il a dit qu’il ne la frapperait jamais. Mais il a l’air malade, il a été vomir dehors. Peut être qu’il n’est pas dans son état normal. Peut être qu’il a un chef des maîtres qui le frappe s’il salit à l’intérieur. Il n’est peut être qu’un garde. Les gardes sont des maîtres qui obéissent au maître chef. Mais il n’y a pas l’air d’y avoir qui que ce soit d’autre qu’eux deux dans la maison. Jamais elle n’a vécu avec aussi peu de monde.

          Les blessures de la veille lui font mal. Les monstres l’ont mordue très fort et elle a saigné beaucoup. Elle a cru qu’elle allait mourir. Antoine, c’est le nom du maître, est intervenu juste à temps pour empêcher le pire. Puis il l’a emmenée chez lui et s’est occupé d’elle. Il l’a douchée avec de l’eau pas froide et il a nettoyé ses plaies et fait des pansements. Puis il lui a parlé et elle a levé les yeux et il ne l’a pas frappée. Alors elle a fait comme les maîtres pour dire oui et il ne l’a pas frappée non plus.
          C’était ce matin, mais les choses ont été tellement vite qu’elle a du mal à s’en souvenir. Elle ne garde que des images en tête mais ne possède pas suffisamment de vocabulaire pour arriver à les fixer dans sa mémoire. Impossible de se souvenir s’il lui a donné d’abord des vêtements ou à manger par exemple.
          En y réfléchissant, il lui semble bien qu’elle était habillée pendant qu’elle mangeait. Oui, c’est ça, elle a même mis du truc marron sur sa manche. La nourriture était amusante. C’est la première fois qu’elle mangeait quelque chose comme ça. Antoine lui a dit le nom mais elle ne s’en souvient pas bien. Le truc plat qu’on roule c’est « une crête » et le truc marron gluant et bon qu’on met dedans c’est du « chocho ». On met le chocho là, dans la crête, puis on roule la crête et on mange sans faire couler le chocho. Ce n’est pas si simple que ça y semble.
          Au départ elle n’était pas enthousiaste pour goûter le chocho. Elle a cru que le maître voulait lui faire manger des excréments.
          Quand elle était plus jeune, elle avait levé les yeux sur un maître une fois, alors elle avait été privée de manger. Elle avait tenté de goûter ses propres crottes pour se nourrir. Ce n’était vraiment pas bon. Mais Antoine a insisté pour qu’elle fasse l’essai et visiblement, le chocho n’était pas ce à quoi il ressemblait.
          Il l’a autorisée à tester le goût de tous les ingrédients de la pâte. Elle a trouvé que la « narine » était immangeable et faisait tousser. Le lait c’était bon mais froid. Les œufs c’était un peu gluant et la bière c’était amer. Le sucre par contre c’était un délice. Il a fallu qu’Antoine lui dise d’arrêter pour qu’elle n’engloutisse pas tout le paquet. Il a d’ailleurs dû interrompre la préparation pour balayer ce qu’elle avait fait tomber par terre.
          La pâte à crête c’est meilleur que les ingrédients et les crêtes c’est encore meilleur que la pâte. Et les crêtes avec du chocho c’est encore meilleur que meilleur.
          Faire de la cuisine c’est de la magie. On prend des trucs pas bons ou tout juste potables et on en fait quelque chose d’agréable. Jamais elle n’avait mangé quelque chose de pareil. Dans la cage, les repas étaient une sorte de pâtée froide et consistante avec des morceaux de viande dedans.
          Les gardes disaient que c’était bon pour eux. Il fallait bien tout manger sinon on était puni. La nourriture c’était important pour ne pas être malade. Les gardes donnaient la bonne quantité pour que les frères et sœurs aient suffisamment mais ne grossissent pas. Apparemment grossir c’était quelque chose réservé aux maîtres.
          Le chef des maîtres était d’ailleurs très gros. Il ne fallait sans doute pas que ses frères et sœurs grossissent trop. En aucun cas il ne fallait imiter les maîtres. La seule exception était la marche. Il fallait marcher en rond dans sa cage au moins deux heures par jour. Si on ne le faisait pas on était fouetté.
          Pour se nourrir, il fallait manger avec les mains. Il ne fallait pas regarder les gardes, il ne fallait pas répondre d’aucune manière que ce soit. Il n’y avait pas de question, il y avait des ordres. On obéissait du mieux qu’on pouvait si on comprenait. Sinon on se faisait hurler dessus et frapper jusqu’à ce qu’on comprenne. Et si on ne comprenait pas, on était privé de nourriture et on vous refrappait le lendemain jusqu’à ce qu’on comprenne. On finit toujours par comprendre.

          Il existait plusieurs grandes pièces. Dans chacune de ces grandes pièces il y avait des cages. Dans certaines il y avait des frères, dans d’autre des sœurs. Les cages étaient séparées les unes des autres par suffisamment d’espace pour que les maîtres puissent passer entre deux cages sans qu’on puisse les toucher.
    Parfois un des frères, beaucoup plus rarement une sœur, avait un moment de folie et tentait de frapper en retour un des maîtres. Alors les maîtres le frappaient et le frappaient encore. Puis quelques jours après, un homme en blanc venait, le frère était emporté dans la pièce de mort, une pièce vitrée. On pouvait le voir. Il était allongé sur une table en plein milieu, retenu par de solides sangles. L’homme en blanc mettait un masque et des gants, il prenait des outils et il ouvrait le frère. Ce dernier avait beau s’agiter, l’homme en blanc le découpait. Il prenait ses bras, ses jambes. Il faisait couler un liquide comme de l’eau dedans puis quand il n’y avait plus de sang il mettait les bras et les jambes du frère dans des grandes boîtes que des hommes emportaient.
          Le frère avait beau se débattre, il ne pouvait rien faire. On voyait sur son visage qu’il souffrait. Souvent il s’évanouissait plusieurs fois.
          Puis l’homme en blanc ouvrait son ventre puis son torse et en sortait d’autres bouts, qui allaient eux aussi dans des boîtes mais plus petites.
          Quand le frère était mort, l’homme en blanc ouvrait sa tête et ses yeux pour prendre d’autres choses encore qui allaient dans de nouvelles boîtes.
          Quand tout était fini ce qui restait du frère était mis sur un chariot à roulette et était déplacé entre les cages pour que tous le monde puisse voir ce qui se passait quand on osait se rebeller. Le chariot n’avait pas besoin d’être bien gros. Ainsi, ils avaient tous appris à craindre un homme avec un couteau. Seuls les maîtres se servent du couteau. Ils s’en servent pour couper leur nourriture et tuer les frères et sœurs.
          Quand, ce matin, Antoine a ouvert le tiroir de la cuisine et qu’elle a aperçu les couteaux de cuisine elle a été prise d’une peur panique. Elle s’est jetée sur la porte pour tenter de s’enfuir. Malheureusement celle-ci était fermée. Ne sachant que faire, elle a fini par se recroqueviller par terre en signe de soumission. Antoine est alors venu près d’elle et l’a relevée doucement. Il n’avait pas l’air de vouloir lui faire de mal. Il avait bien suivi son regard et compris ce qui l’effrayait. Une fois déjà il lui avait fait peur avec un couteau quand il l’avait emmenée dans le hangar.
          Doucement il l’a emmenée près du tiroir et l’a incitée à l’ouvrir elle-même.  Prudemment, à gestes craintifs, elle a ouvert le meuble à couverts. A l’intérieur, un nombre invraisemblable de couverts! Qu’est ce que le maître voulait qu’elle fasse ? Que fallait-il qu’elle comprenne pour ne pas être découpée ?
          Tremblante, des larmes se sont mises à couler sur ses joues. Qu’est-ce qui lui prenait de pleurer comme ça depuis quelques jours ? Alors Antoine s’est éloigné et l’a laissée là, seule, debout devant les ustensiles. Il y avait des fourchettes et des cuillères aussi. Et d’autres instruments encore qu’elle n’avait jamais vus.
          Antoine s’est assis sur une chaise et il lui a dit des choses. Il parlait d’une voix douce mais elle ne comprenait pas tout ce qu’il disait. Pourquoi donc ne la frappait-il pas jusqu’à ce qu’elle comprenne ? Elle ne s’en plaignait pas mais cela la décontenançait tout de même. Ce n’est pas évident de savoir comment se comporter dans une situation inédite.

          Alors elle est restée là.

          Finalement elle a fini par tenter d’avancer la main vers le tiroir, tout doucement, en guettant dans sa voix un avertissement ou un encouragement. Ce fut un encouragement.
          Elle a pris doucement le plus petit couteau qu’elle a vu, et l’a sorti aussi délicatement que possible, le tenant par la lame.
          Par gestes, Antoine lui a fait comprendre de le poser sur la table. Puis il s’est levé pour prendre un fruit dans un grand placard blanc et massif. C’est un placard étrange. Alors qu’il fait chaud dans la maison, ce qu’on en sort est froid. Il a posé le fruit sur la table, puis doucement, il a coupé deux fois dans le fruit. Puis il a pris la tranche et l’a donnée à la jeune femme. Celle-ci, d’abord méfiante, a goûté le fruit et l’a trouvé succulent. Quand elle a fait mine d’en vouloir un peu plus, il lui a tendu le couteau par la lame pour qu’elle l’attrape dans le bon sens. Après un moment d’hésitation, elle a fini par accepter et s’en est bien sortie pour se couper une autre part.
          Après cet exploit, Antoine a récupéré le couteau, l’a lavé et l’a fait disparaître hors de vue. De son point de vue il fallait rester sur un exploit et éviter les accidents qui auraient tout gâché. Du moins c’est ce qu’elle a cru comprendre de ses propos.

          Après le petit déjeuner, Antoine lui a fait faire le tour de la maison. Elle n’est pas bien grande, à vue de nez elle ne doit pas faire plus de quatre fois la taille des cages dans lesquelles elle a vécu, mais elle fourmille de merveilles. Le maître parle sans cesse. Il tente visiblement de lui expliquer ce qu’elle voit. Ce à quoi elle peut toucher et ce qu’il faut éviter.
          Après un bref passage aux toilettes où elle s’amuse encore beaucoup avec la chasse d’eau, Antoine tente de lui enfiler une des paires de chaussures que son ancienne copine avait abandonnées. Mais malheureusement elles sont trop petites d’une ou deux pointures. Cela dit, depuis sa naissance elle marche pieds nus et cela ne la gêne pas plus que cela. Les vêtements par contre ça lui plait. Déjà c’est un truc de maître, ensuite c’est agréable et beau.
          Il l’invite à faire un petit tour dehors et elle le suit. Ainsi habillée, sans laisse ni entrave, les satellites auront bien du mal à la différencier d’une humaine banale.

          La pluie a cessé et le soleil, apparaissant dans les larges trouées entre les nuages, s’emploie à faire évaporer les gouttes accrochées aux feuilles.
          Ils vont vers le hangar tous les deux. Il fait jour maintenant et c’est bien moins effrayant que la nuit dernière. Le gros chien mort est toujours là. Le froid nocturne a préservé sa carcasse des assauts des insectes mais il ne faudra pas longtemps avant que ces derniers ne finissent par être attirés. Et si ce n’est pas eux ce sera des renards ou des rats ou même son compère affamé et qui court toujours.
          Quand on le regarde comme ça, le chien monstrueux semble juste  endormi. Il donne l’impression qu’il ne faudrait pas grand-chose pour le ramener à la vie. Lorsque Antoine s’approche du corps, la néolionne ne peut s’empêcher d’avoir un mouvement de recul. A peine a-t-il entamé de le soulever que l’illusion se dissipe. La raideur est sans équivoque, il n’y a plus aucune vie là dedans.
          Antoine prend une pelle, creuse un gros trou au milieu de la cour, puis il y entasse des branches mortes et quelques bûches. Lorsque les flammes sont suffisantes, il y jette autant qu’il le traîne le cadavre de l’animal. Puis il relance du bois jusqu’à recouvrir entièrement le corps.
          Peu à peu le monstre se consume. Il s’envole en fumée, dégageant une odeur de viande grillée. C’est rassurant de le voir disparaître comme ça. Il ne reviendra pas c’est sûr. Parfois un bout de bois tombe et laisse apparaître une partie du cadavre. Une tête avec des orbites vides et un museau amputé. C’est étrangement hypnotique d’assister à cette immolation. Puis le maître rajoute à nouveau du bois et le feu reprend de plus belle. Plus tard, quand tout sera consumé, il rebouchera le trou et la nature fera disparaître les derniers vestiges de cet étrange bûcher expiatoire.
          Cette besogne dure une bonne partie de la matinée. Antoine amène deux chaises qu’il place en face du feu. Assis l’un à côté de l’autre ils regardent le spectacle en silence. Parfois il se lève pour aller rechercher du bois.
          Vers midi, l’odeur de viande brûlée s’estompe progressivement. Il ne doit plus rester que des os au milieu des braises. Il rajoute un peu de bois une dernière fois et propose de passer à table, ce qu’elle accepte avec un enthousiasme évident. Alors qu’elle se lève, les douleurs de ses blessures se rappellent à elle et c’est en boitant qu’elle réintègre le mobile-home.

          Le repas se passe dans la bonne humeur. Il y a tant de choses nouvelles pour elle. Etre assise à une table, manger avec un maître, se servir d’un couteau et d’une fourchette, ne pas manger de pâtée, mettre une serviette pour protéger les vêtements. Autant Antoine s’était montré silencieux durant le feu, autant il prend un plaisir visible à lui énumérer tout ce qu’il peut afin qu’elle découvre le monde. Il lui demande sans cesse si elle comprend et ré explique quand ce n’est pas le cas. Elle apprend plein de choses.
          Le sel et le sucre se ressemblent mais n’ont pas le même goût. Il faut faire attention. La chose ronde dans laquelle ont met les aliments est une assiette. Quand elles sont en carton il faut les jeter ou les brûler, quand elles sont dures, il faut les laver après le repas. La viande se coupe avec le couteau. Pour que ce soit plus facile et qu’elle ne glisse pas, on l’immobilise avec la fourchette. On se sert à boire dans un verre et pas dans une gamelle et il faut lever le verre plutôt que de tenter de mettre le nez dedans. Il faut manger ce qui est dans l’assiette qui est devant soi. Ce qui est dans l’autre assiette est à Antoine. Pareil pour les verres. On peut se servir du pain toute seule mais il faut le reposer à l’endroit. Elle n’a pas très bien compris la raison mais ça semble important.
          Au dessert il y a encore des crêtes. Il en reste de ce matin. Avec un peu de chocho c’est excellent. A vrai dire c’est le meilleur aliment qu’elle ait jamais mangé. Par contre le chocho c’est salissant et il faut se lécher les doigts si on ne fait pas attention. Mais ce n’est pas grave, c’est bon aussi sur les doigts.
          Elle finit le repas rassasiée. La pâtée qu’elle avait mangée jusque là était loin d’être aussi bonne. On mangeait parce qu’il le fallait bien. Mais manger par plaisir et gourmandise c’est une sensation différente. Ca n’a rien à voir.
          Manger avec quelqu’un c’est étrange aussi. D’habitude elle avait toujours mangé seule dans sa cage. Les autres se restauraient aussi mais ils n’étaient pas vraiment ensemble. Là elle n’a qu’à tendre la main pour toucher celle du maître. Cela dit, la situation impose aussi des efforts nouveaux. Il faut fermer la bouche pendant qu’on mâche par exemple. Et il faut s’essuyer avec la serviette si on se salit, même si le repas n’est pas fini et qu’on risque de se resalir. Il faut se nettoyer aussi souvent qu’on se salit. Autant dire qu’il vaut mieux ne pas se salir du tout, ça évite bien des efforts.
          Il est quand même très étonnant ce maître qui ne la frappe pas et lui parle sans lui crier dessus. Elle a du mal à se faire à ce nouveau mode de fonctionnement. Elle a l’impression qu’elle a appris tellement de chose que sa tête va éclater. En sortant de table ses douleurs et la fatigue la ressaisissent. Son corps se charge de lui rappeler qu’hier au soir deux bêtes sauvages ont tenté de la tuer. La journée a été tellement chargée qu’elle en viendrait presque à l’oublier. Pendant qu’Antoine fait la vaisselle, elle part se reposer un peu sur le lit. Le sommeil ne tarde pas à faire valoir ses droits.

           En milieu d’après-midi elle se réveille. De la même façon que ce matin, elle a envie d’aller aux toilettes. Elle ne sait pas si elle a le droit d’y aller seule, mais Antoine n’est pas dans le mobile-home. Dehors elle entend du bruit et en regardant par la fenêtre elle l’aperçoit en train de reboucher le trou du feu. En levant la tête, il découvre son visage derrière la vitre et plante alors la bêche dans le sol pour la rejoindre.
          Une fois rentré, un regard lui suffit pour comprendre les besoins de sa pensionnaire. Après tout c’est la même situation qu’un peu plus tôt.
     
    « Tu n’as pas besoin de demander la permission. Je te l’ais dit ce matin. Si tu veux y aller tu y vas. Par contre tu te rappelles de ce que je t’ai dit ? Il ne faut pas jouer avec la chasse d’eau. On la tire une seule fois. Pareil pour le papier toilette. Il ne faut pas tout utiliser. Allez file vite »

          Forte de cette autorisation et de ces recommandations, elle pénètre en boitant dans les toilettes. Les douleurs dans ses membres semblent plus intenses.
          Cela l’amuse toujours autant de voir disparaître les excréments et le papier dans ce grand tourbillon d’eau. C’est dommage qu’Antoine ne veuille pas qu’elle le refasse. Mais c’est un maître gentil avec elle, ce serait bête de le fâcher. Alors elle se limite à une fois, se rhabille et revient dans la pièce principale pour le rejoindre. Tous deux ressortent alors pour qu’il puisse finir d’ensevelir le feu.

    « Voilà c’est fini. Ils ne reviendront plus. Pendant que tu dormais j’ai réparé le trou dans le grillage. Tu es en sécurité maintenant. Personne ne te fera du mal. Tu me comprends ? »

          Un hochement de tête lui répond.

    « Je ne sais pas comment dire, mais je veux que tu te sentes ici comme chez toi. Tu peux aller où tu veux. Par contre, mieux vaut éviter de sortir du terrain. Tu n’es pas prisonnière mais en dehors du terrain je ne peux pas garantir ta sécurité. Nous sommes au milieu des bois. Si tu sors, d’autres chiens peuvent attaquer. Tu pourrais te perdre. Tu ne retrouverais pas le chemin pour rentrer ici. Tu pourrais avoir un accident, mourir de froid ou de faim. Si jamais tu rencontrais d’autres êtres humains, rien ne dit qu’ils seront gentils. Peut être qu’il seront comme ceux qui voulaient te vendre. Tu comprends ? »

          L’expression sur le visage de la néolionne trahit que cette fois le discours est au-delà de ses capacités.

    « Viens avec moi, je vais te montrer où tu peux aller et où il ne faut pas. »

          Joignant le geste à la parole, Antoine entraîne  sa protégée dans un court périple autour du terrain grillagé. Il lui montre l’allée où il ne faut pas s’engager car elle pourrait y être vue depuis la petite route. En fait la propriété est entourée de fourrés épais et l’allée fait un virage. Si bien qu’en dehors du plus fort de l’hiver, il est presque impossible de voir ce qui se passe chez lui, mais mieux vaut éviter les risques inutiles.
    Le terrain est assez grand pour lui fournir un petit coin de liberté. Elle pourra s’y dégourdir les jambes librement et respirer l’air frais.

    « L’endroit où tu vivais avant c’était plus petit ou plus grand ? »

          La notion de petit et grand elle connaît maintenant. Il lui a expliqué ce matin. Elle sait montrer avec ses mains. C’était bien plus petit.

    « Tu es heureuse d’être ici ? »

          A nouveau un hochement de tête.
          C’est étrange d’avoir le droit de répondre. Un maître lui pose des questions, elle a le droit de le regarder et de donner son avis. Si seulement elle n’était pas une bête elle pourrait le faire avec la voix. C’est dommage que ceux de sa race ne puissent pas parler. Elle aurait bien aimé avoir ce don. Mais les choses sont ce qu’elles sont, il faut parfois savoir se montrer fataliste. Ca aide à survivre de savoir accepter son sort. Les oiseaux volent, les maîtres parlent, les frères et sœurs obéissent. Chacun sa place.
          Etre heureuse ? Elle ne s’est jamais posé la question jusque là. L’idée que sa vie puisse être différente de ce qu’elle était ne lui avait jamais effleuré l’esprit. Rester en vie c’était déjà un objectif, ne pas prendre de coup, un challenge, avoir deux repas tous les jours, une réussite. Etre heureuse… Oui en y réfléchissant elle est peut-être bien heureuse pour la première fois de sa vie. En tout cas jamais elle ne s’est sentie aussi  libre. C’est grisant. Si seulement elle n’était pas aussi fatiguée. Ces sales bêtes lui ont drainé toutes ses forces. Elle se sent étourdie dés qu’elle reste trop longtemps debout.

          Dans l’après-midi Antoine lui montre différentes choses qui l’amusent énormément. La télévision et la télécommande c’est magique. C’est la première fois qu’elle voit des maîtres en boîte. Ca doit être comme ça quand ils sont petits. Ils restent dans une boîte pour se protéger. Antoine lui explique que ce ne sont pas des vrais gens. Ce n’est que leurs images. Ils racontent une histoire en la jouant, on enregistre les images et ces dernières volent dans les airs de façon invisible. La télévision rend ensuite visibles ces images qui flottent.
          De la même façon la radio permet d’entendre de la musique qui flotte en silence à travers les murs.
    Le micro-onde par contre il faut le remplir. Les maîtres ne savent pas encore faire voyager de la nourriture invisible dans les airs. Il y a des limites à leur magie.

          Le soir, elle ne mange qu’un petit peu seulement, elle est bien trop fatiguée. Entre l’agression de la nuit et la folle journée qui a suivi c’en est trop pour elle. Après avoir refait les pansements, Antoine l’installe au lit, range la table et s’endort à son tour sur le canapé.

    « Chapitre 9 : Réveil.Chapitre 11 : Fièvre »

    Tags Tags : , , , ,
  • Commentaires

    1
    Marquise de Miaoucha
    Dimanche 30 Octobre 2011 à 20:24

    J'aime beaucoup ce chapitre, l'histoire vue par la néolionne. Ca change, ça donne encore
    plus de rythme. Très bien amené ! Et très instructif sur son passé, sans
    trop en dévoiler.

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :