• Chapitre 11 : Fièvre

         Lorsque Antoine se réveille, son premier réflexe est d’aller voir comment se porte sa protégée. Enfouie sous les couvertures, seule sa tête dépasse sur l’oreiller.
         Sa respiration semble bien rapide pour une créature endormie. Lorsqu’il la découvre, la fourrure est trempée de sueur. La chemise de nuit qu’elle a revêtue pour dormir lui colle au corps. Ses membres ont tellement enflé que les bandages se sont transformés en véritables garrots. Rapidement, Antoine les enlève pour permettre à la circulation sanguine de se faire. Sous les pansement, la peau est refermée mais elle est chaude, tendue et rouge. Il y a quelque chose qui ne va pas.
         C’est à peine si elle arrive à ouvrir les yeux. Elle ne gémit pas, bien sûr, mais elle le ferait sûrement si elle le pouvait. Antoine tente bien de lui faire boire un peu d’eau mais sans succès. Quand il cesse de la soutenir, elle se laisse aller mollement en arrière. On voit bien qu’elle lutte mais la fatigue est trop grande.
    C’est inquiétant qu’elle soit aussi chaude que ça. Qu’est ce qui lui arrive ? Elle fait une allergie aux produits de soins ? Une infection ? Une réaction physiologique habituelle chez de ceux de sa race ? Non, ce n’est sûrement rien de normal.
         Après l’avoir totalement découverte, il se dirige vers le frigo. Aussi vite qu’il le peut, Antoine transfère les glaçons dont il dispose dans des sacs étanches. Il faut absolument la refroidir. Il place une de ces poches sous la nuque de la néolionne et une autre sur son ventre. L’épaisseur de la fourrure évitera les « brûlures » dues au gel. Cependant, vu l’importance de la fièvre, il est fort probable que ça ne suffise pas.
         Le thermomètre auriculaire annonce quarante et un degrés et demi. Mais quelle est sa température normale ? Est-ce grave, très grave ou gravissime ? Cela dit, l’état de conscience de sa patiente suffit largement à répondre à la question. C’est un état d’urgence. Il lui faut un docteur et il lui en faut un très vite.
         Antoine se refuse à appeler un vétérinaire pour elle. Elle n’est pas un animal. Elle a besoin d’un médecin, un vrai, un qui la soignera comme une humaine et qui lui fera bénéficier du secret. Quelqu’un en qui on peut avoir confiance. Mais est-ce qu’il la considérera comme une vraie patiente ?
    Pas le choix, si on ne fait rien son état va empirer. Hors de question de l’emporter à l’hôpital ! Si son existence est révélée, on la lui enlèvera. Les autorités, les personnes à qui il l’a volée, ou le laboratoire qui l’a fabriquée… Tout un tas de personnes pas forcément bien intentionnées et trop puissantes pour qu’il puisse la protéger.
         A l’hôpital ils risquent de la laisser mourir de toute façon. Ils ne le feront peut-être même pas exprès. Le temps que quelqu’un dans l’administration prenne la décision de l’accepter dans un lit, il peut se passer beaucoup de temps. Elle n’est pas une personne légale. Même pas vraiment un animal. N’importe qui peut décider n’importe quoi la concernant et personne ne sera responsable de rien vu qu’elle n’est pas censée exister.
         Antoine n’est pas souvent malade et répugne à appeler les médecins. La dernière fois qu’il en a vu un, c’était il y a deux ans. Il avait besoin d’un rappel de vaccin pour un travail honnête. La médecine du travail l’exigeait. Il avait eu droit à l’injection mais son casier judiciaire avait fini par arriver entre les mains du patron et son emploi s’était évaporé comme de la neige au Sahara. A priori, le docteur lui avait semblé jeune et efficace. Est-ce qu’il sera assez ouvert pour la considérer comme une humaine ? Il faut qu’il la voit. Par téléphone il ne comprendra pas. Il faut absolument qu’il vienne la voir.

    - Allo docteur Drutch ?
    - Sa secrétaire à l’appareil, vous désirez prendre un rendez vous ?
    - Non, pas de rendez vous, c’est réellement urgent. Il faut absolument que je lui parle. Il faut qu’il vienne me voir.
    - Si votre cas est aussi urgent que cela, vous devriez vous rendre à l’hôpital. Je peux vous appeler une ambulance si vous ne pouvez pas vous y rendre par vous même. Le docteur reçoit sur rendez vous aujourd’hui.
    - Je ne peux pas me rendre à l’hôpital, c’est une question de vie ou de mort. Je vous en supplie, est ce que vous pourriez me le passer ?
    - Normalement je dois prendre les communications et donner les rendez vous, je ne dois pas le déranger directement.
    - Je vous jure que la situation n’a rien de normal. Je ne peux rien dire, je suis tenu au secret. Si vous me le passez, il pourra sauver une vie. Si vous coupez la communication, vous condamnez une personne. Je vous en prie, ne raccrochez pas.
    -…
    -Allo ? Allo ? Vous êtes toujours là ?
    - Oui, je vais voir, je lui transmets votre message
    - Merci madame.
    -…Allo, Docteur Drutch à l’appareil. Ma secrétaire me dit que vous avez l’air d’avoir un gros problème. Est-ce que vous pouvez m’expliquer ?
    - Docteur, merci beaucoup de m’écouter. Je m’appelle Antoine Deschamps. Vous m’aviez vu en consultation il y a quelques temps pour un vaccin. J’ai ici avec moi une personne qui ne peut pas être admise à l’hôpital. Sa situation administrative est … "compliquée". Le temps que je vous l’explique, son état aura encore empiré. Elle s’est faite attaquée par des chiens errants. J’ai soigné les plaies comme j’ai pu mais ce matin elle est fiévreuse. Elle dégouline de sueur et je n’arrive pas à la réveiller. Elle ouvre à peine les yeux et ne peut rien boire. Elle a les bras et les jambes gonflés.
    - Comment respire-t-elle ?
    - Vite. On dirait qu’elle est essoufflée.
    - Ce que je veux savoir c’est si elle donne l’impression d’étouffer.
    - Non, l’air semble passer sans souci. Mais c’est très rapide.
    - Qu’est-ce qui fait qu’elle ne peut pas se rendre à l’hôpital ?
    - Docteur, je vous jure sur ce que j’ai de plus cher que c’est vraiment trop long à expliquer. Je ne suis pas fou, mais je suis désespéré. Si elle va à l’hôpital elle meure, si vous ne venez pas elle meure. Je vous promets de tout vous expliquer mais par pitié venez.
    - ….
    - Allo ? Docteur ?
    - Je viens d’annuler mes rendez vous et de réorienter mes patients urgents vers des collègues. C’est quelque chose que je ne fais pour ainsi dire jamais. J’espère que votre explication tient la route. Vous m’appelez depuis le téléphone de chez vous ?
    - Oui.
    - Très bien, j’ai votre adresse alors. Je prends ce qu’il faut pour apporter des premiers soins. En attendant, ouvrez les bandages, nettoyez les plaies à grande eau et ne rajoutez rien dessus. Ne jetez pas les pansements.
    - Je les ai déjà desserrés tout à l’heure. Ils la serraient trop fort.
    - Comment étaient-ils ?
    - Propres.
    - D’accord. Très bien. Je prends ma voiture et j’arrive. Pendant ce temps si vous arrivez à faire baisser sa température ça ne lui fera pas de mal.  Vous avez de quoi noter ?
    - Oui
    - Voici mon numéro de téléphone portable. Appelez-moi si la situation évolue. Je serai là dans une trentaine de minutes.

         Aussitôt raccroché, Antoine se précipite jusqu’au lit et, rejoue la scène du soir de l’agression. Il installe une chaise sous la douche puis il prend la néolionne dans ses bras. Sa fourrure est trempée. Dans le lit une trace d’humidité dessine grossièrement sa silhouette. Combien d’eau a-t-elle pu perdre ? Délicatement il l’assoit sur la chaise et prend le flexible de la douche en main. Au dessus de la bonde il règle la température de l’eau. Il faut d’abord débuter par un jet tiède puis diminuer progressivement la température pour la rafraîchir. Il règle la puissance de jet au maximum pour la stimuler. Il faut qu’elle se réveille.
         Sous la pression du jet, quelques blessures s’ouvrent et répandent un liquide verdâtre et épais. L’odeur très acide qui s’en dégage donne envie de vomir. Rapidement l’eau chasse le pus vers l’évacuation. La plupart des plaies restent fermées. Elles sont rouges et indurées aussi mais semblent bien cicatrisées.
         A la fin de la douche, la néolionne manifeste quelques signes de réveil. Ses yeux sont ouverts mais rouges. Soutenue par Antoine, elle arrive à faire quelques pas pour sortir de la salle de bain, frissonnante.
    Avec trois ou quatre serviettes, le jeune homme frictionne la fourrure. Il faut bien ça pour éponger toute l’eau qui y reste piégée. Ca ne la séchera pas entièrement mais ça lui fera toujours un peu de bien. Puis il étend quelques autres serviettes propres et sèches sur le lit et la rallonge.
         Là où les plaies se sont rouvertes, un peu de sang s’écoule. Décidément c’est une mauvaise semaine pour ce pauvre matelas.

         Elle le regarde. Ses yeux inquiets trahissent les questions qu’elle se pose en silence. « Est-ce que je vais mourir ? »

         Il faut qu’elle ait l’air humaine si l’on veut que le médecin la soigne comme il faut.

    « Je vais t’aider à t’habiller. Il ne faut pas que tu soies nue quand le médecin arrivera. C’est important.  Il faut qu’il comprenne que tu es humaine.»

         Joignant le geste à la parole, il l’assoit sur le lit et entreprend de lui enfiler une nouvelle chemise de nuit. Elle ne fait pas grand-chose. Ses forces se sont évaporées. Elle tente au moins de garder la position dans laquelle il l’installe mais c’est à peine si elle y parvient. Puis, une fois vêtue, elle se laisse aller et s’effondre sur le lit. La fatigue est trop forte. Fermant les yeux pour se reposer, elle s’endort d’un mauvais sommeil.
         Sans la recouvrir, Antoine s’éloigne du lit puis revient avec le thermomètre. Quarante degrés. C’est mieux. Un degré et demi de perdu. Maintenant il reste à attendre le docteur. Il faut aller lui ouvrir le portail puis guetter la voiture sur la route. C’est un inconvénient quand on habite en forêt : les visiteurs ont le plus grand mal à différencier l’allée de votre maison des autres chemin de terre.
         Il est rare qu’Antoine reçoive du monde, mais immanquablement ils éprouvent des difficultés à trouver leur route. C’est inquiétant de la laisser là sans surveillance, mais impossible de rester les bras croisés à faire les cents pas à l’intérieur en attendant que le médecin parvienne enfin à trouver.

    - Allo docteur ? Vous êtes loin ?
    - Je suis en route. Le GPS m’indique encore cinq minutes de trajet.
    - Très bien. Elle a réussi à se réveiller un peu. Il y avait du pus dans quelques plaies. J’ai nettoyé comme j’ai pu. Les autres blessures semblent bien cicatrisées,
    - D’accord. Je vais regarder ça en arrivant.
    - Je vous attends sur la route. J’ai un blouson marron et un pantalon bleu. Le chemin est difficile à trouver quand on ne connaît pas.
    - Très bien, je vous guette. A tout de suite. »

         Lorsque la voiture se présente, Antoine lui fait signe et le véhicule quitte la route boueuse pour s’engager sur le chemin de terre qui mène au terrain. Elle s’arrête enfin devant le mobile-home tandis qu’Antoine arrive, suivant à pied.

    - Effectivement, je pense que j’aurais eu du mal à trouver. Le GPS m’indiquait « zone imprécise » sur le dernier kilomètre.
    - C’est compliqué. En fait il devait y avoir une maison sur le terrain mais elle n’a jamais été construite et le mobile-home n’est pas déclaré. Si bien que les renseignements au cadastre vous mènent au relais téléphonique qui est enterré. Pour le trouver il vous faudrait une pelle. C’est tout un mic-mac. J’ai fait ce que vous avez dit Docteur. Elle s’est un peu réveillée.
    - Très bien. Est-ce que sa fièvre est tombée ?
    - Je ne sais pas, je ne sais pas quelle est sa température normale. Ca a baissé, c’est sûr mais je sais pas si c’est normal.
    - Comment ça ?
    - Venez la voir, ça sera plus simple je crois. Vous comprendrez. »

         Une fois à l’intérieur, le médecin est orienté vers le lit où l’attend sa surprenante patiente. Elle git sur le matelas, endormie dans sa chemise de nuit. Sa respiration est toujours rapide et superficielle.

     « Effectivement, c’est un cas peu ordinaire. Je ne m’attendais pas à ça. Racontez moi un peu ce qui s’est passé pendant que je l’examine.
    - C’est une longue histoire docteur.
    - Parfait. J’ai justement toute ma matinée à vous accorder. J’adore les longues histoires.

         Joignant le geste à la parole, le médecin dépose sa veste sur le dossier d'une chaise qu'il installe face au lit pour commencer à examiner sa patiente.

    - Alors monsieur Deschamps?
    - Il faudra garder le secret Docteur. C’est important. Il ne faut pas qu’on la retrouve.
    - Monsieur Deschamps, je pense qu’une mise au point s’impose. Vous m’avez fait déplacer parce que vous ne vouliez pas l’emmener à l’hôpital. Vous avez choisi de me faire confiance et de me faire venir, maintenant impossible de vous arrêter en chemin. J'ai pris des risques pour venir ici. Vous auriez très bien pu être un bandit en cavale avec une balle à extraire. Mais je suis venu quand même. Alors maintenant décidez vous!
    - Très bien docteur. Je ne voulais pas vous vexer. C’est juste que je ne savais pas si vous la considéreriez comme humaine et que vous lui accorderiez le droit au secret médical du coup.
    - Très honnêtement, C’est la première fois que j’en vois une de ces bêtes sans une machine à la place de la tête. Alors difficile de me faire une idée. Mais de toute façon je vous ai promis le secret à vous, et vous êtes assurément humain, et visiblement en détresse.
    - Elle comprend ce qu’on lui dit docteur. Elle est très intelligente. Et elle répond quand on lui parle.
    - Comment ça ?
    - Elle fait oui ou non de la tête. Et elle montre du doigt pour qu’on lui explique les choses.

         Les sourcils du médecin se froncent sous l'effet de la contrariété autant que de la concentration tandis qu'il tente de prêter attention à l'état de sa curieuse patiente et au discours d'Antoine.

    - Monsieur Deschamps. Intelligente ou pas, cette créature risque de mourir si je n'ai pas toutes les infos qu'il me faut pour la soigner. Vous tenterez de me convaincre de son humanité plus tard. Pour l'instant ce que je veux c'est que vous me racontiez l'histoire dans les moindre détails. Je ne sais pas ce qui est important alors je veux tout savoir. Est-ce que je suis clair?
    - Très bien Docteur. Je vous raconte en détail et vous m’interrompez si vous avez des questions...

         Antoine entreprend alors de relater les faits depuis cette fameuse nuit où il s'était fait souffler un camion d'électroménager par un voleur plus rapide que lui et que la chance l'avait mis au volant d'un autre véhicule contenant une marchandise d'une bien plus grande valeur. Il ne passe aucun détail et avoue sans détours son activité de voleur. Quand vient le moment de parler des conditions de détention de la néolionne, c'est le rouge au front qu'il avoue le déroulement des évènements. Le docteur Drutch, tout accaparé par les soins, remarque à peine son embarras et se contente de l'inciter à poursuivre à grand renfort de "hum?" et de "et?.."

    -  Ce matin quand je me suis réveillé, elle était brûlante et ses membres étaient gonflés. Je vous ai appelé et je lui ai fait prendre une douche fraîche pour faire baisser la fièvre comme vous aviez dit, docteur. Pendant la douche, certaines blessures se sont ouvertes et ont rejeté du pus. J’ai nettoyé avec le jet de la douche autant que j’ai pu, puis je l’ai séchée et couchée et je suis venu à votre rencontre.
    - Comment avez-vous fait les pansements hier ?
    - J’ai désinfecté puis je lui ai mis de la mousse cicatrisante pour stopper le saignement.
    - Ne cherchez pas plus loin! C’est ça ! Depuis que c’est en vente libre cette saleté ça n’arrête pas. Les gens se disent que ça soigne par magie. Quand une plaie est profonde il ne faut jamais mettre cette cochonnerie dessus. Encore plus quand c’est une plaie sale. Sinon vous la fermez hermétiquement et vous enfermez des bactéries dedans. C’est une bombe à retardement que vous vous mettez dans le corps.
    - Mais j’avais désinfecté.
    - La désinfection tue la plus grande part des bactéries, mais à la vitesse où se reproduisent ces petites bêtes, s’il en reste quelques unes ça suffit. C’est comme si vous crachiez sur la plaie.
    - Elle va s’en sortir ?
    - Sa température est élevée et sa tension artérielle faible si l’on se rapporte aux normes humaines. Son cœur bat la chamade et sa respiration indique qu’elle n’est pas loin d’un état de choc. Il faudrait l'hospitaliser d'urgence, mais comme vous l'avez fait remarquer ce ne serait pas une bonne idée compte tenu de son statut. J'ai un ami vétérinaire…
    - Hors de question!
    - Je ne voulais pas vous vexer, monsieur Deschamps. C'est juste que ça permettrait de lui apporter des soins techniques sans avoir à justifier de son existence légale.
    - Vous ne pouvez pas la soigner?
    - Il y a un risque. Son état est assez critique, je ne vous le cache pas. Je vous propose qu'on tente de la soigner ici dans un premier temps. Si dans les deux heures qui viennent on n'a pas d'amélioration, il faudra envisager d'autres options.
    - D’accord. Qu’est-ce qu’il faut faire ?
    - Je vais devoir inciser toutes les plaies refermées pour évacuer le pus, puis il faudra les mécher pour ne pas qu’elles se referment. Mais avant cela je vais la perfuser. Elle a perdu beaucoup de sang et d’eau. Il va falloir la remplir si on ne veut pas que son cœur lâche. Pour commencer trouvez-moi de quoi suspendre une poche de perfusion au dessus du lit.
    - Si je plante un gros clou ça fera l’affaire ?
    - Ce sera parfait. Allez. Au boulot. On n’a pas de temps à perdre.
    - D’accord docteur. »

         Rapidement, le médecin rase une autre zone de l’avant-bras de la patiente, puis il y enfonce un cathéter qu’il relie à la poche de perfusion. Le sang remonte un peu dans le tuyau mais il parait que c’est bon signe. Ca veut dire que la perfusion est bien en place. Le médecin branche immédiatement une autre poche en dérivation sur le circuit. Il s’agit d’un antibiotique. Un peu plus tard, il le remplacera par un médicament contre la fièvre.
         Le docteur Drutch déballe alors ses instruments et commence à entailler, à l’aide d’un scalpel, toutes les blessures encore fermées. A chaque fois le même liquide verdâtre s’écoule. Il explique que les bactéries en trop grand nombre passent dans la circulation sanguine et donnent une septicémie. Il faut combattre les foyers d’infection en attendant que les médicaments fassent effet.
         A chaque fois le même rituel se reproduit. Après chaque incision il appuie de part et d’autre de l’ouverture pour faire sortir un maximum de sécrétion. Puis, à l’aide d’une pince, il enfonce une compresse dans la blessure. Puis il la ressort et en rentre une autre qu’il ressort à son tour. Quand les compresses reviennent propres il enfonce une mèche graisseuse dans la plaie, recouvre le tout de quelques autres compresses qu’il imbibe d’antiseptique puis met en place un pansement qui maintient le tout en place.
         A chaque fois, la néolionne grimace en silence et se contracte. Antoine lui tient la main et tente de l’apaiser en lui parlant doucement. Lors d’une incision la douleur est trop intense. Elle émerge de son état d’inconscience. La vue d’un homme en train de la découper la plonge dans une terreur folle. Il faut que le médecin lui injecte un calmant dans la perfusion pour qu’elle se rendorme et se laisse faire à nouveau.

    - Elle a l’air de moins souffrir maintenant, dit Antoine.
    - Oui mais ce n’est pas forcément bon de donner ce genre de médicaments à une patiente dans son état de fragilité. Ca fait baisser la tension et c’est tout le contraire de ce qu’on cherche à obtenir. Je préfère qu’elle souffre mais qu’elle survive. Donc autant que possible j’éviterai de renouveler le traitement. Si vous pouvez continuer à la calmer comme vous le faites ce sera très bien.
    - D’accord docteur.

         Il faut plus d’une heure de soins pour arriver à faire le tour de toutes les plaies.


    - Voilà. C’est bon. Voyons voir comment elle se porte ». joignant le geste à la parole, le médecin entreprend de mesurer les différents paramètres vitaux de la créature.

    - La tension a remonté et son rythme cardiaque ralentit.
    - C’est bon signe docteur ?
    - C’est normal. Son cœur battait très vite pour tenter de faire remonter la tension. Maintenant qu’il y a un peu plus de liquides dans ses veines, il a moins d’effort à faire pour y parvenir. C’est encourageant. La température a encore baissé. Je pense que vous pouvez la recouvrir maintenant. Peut-être pas avec les couvertures mais au moins le drap. Il faudra mesurer tout ça toutes les vingt minutes au début. Puis, si tout va bien, cet après-midi on pourra commencer à espacer les mesures.
    - Mais je ne sais pas faire tout ça. Je n’ai pas de matériel.
    - Ne vous inquiétez pas monsieur Deschamps. J’ai annulé tous mes rendez vous de ce matin, je reste encore un peu avec vous. Je vais annuler ceux de cet après-midi aussi.
    - Merci beaucoup.
    - Ne me dites pas merci tout de suite, elle n’est pas encore tirée d’affaire. Je resterai à côté d’elle. Je vais vous faire une ordonnance, vous allez faire un petit tour en ville pour me chercher des médicaments et du matériel de soins.
    - Mais je ne peux pas la laisser comme ça.
    - Il lui faut des médicaments. Vous avez le choix : soit c’est vous qui allez les chercher soit c’est moi. Si c’est moi qui vais faire les courses et que son état se complique vous saurez quoi faire ?
    - Non
    - Alors le choix est simple : vous faites ce que je dis et vous allez me chercher ce que je vous demande. Je ne vais pas la manger votre néolionne. Je suis en train de la soigner.
    - Vous ne lui parlez pas.
    - Pardon ?
    - Vous ne lui parlez pas Docteur. Quand vous lui faites quelque chose, vous me l’expliquez à moi, mais à elle vous ne lui dites rien.

         Le docteur Drutch, pour la première fois depuis le début des soins, se détourne alors de sa patiente pour faire face à son hôte.

    - Monsieur Deschamps. Vous lui prêtez des pensées humaines, c'est la preuve d'une grande sensibilité. Vous êtes sans doute quelqu'un de bien. Mais les ancêtres de cette créature étaient des animaux, de féroces prédateurs. Vous l'avez apprivoisée, je veux bien le croire. Elle n'est pas dangereuse, je veux bien le croire aussi. J'ai un peu de mal à le faire mais je suis prêt à faire l'effort. Mais je suis un scientifique. On leur a donné forme humaine, c'est tout. Votre confusion est normale. Mais ils restent des animaux.
    - Mais elle répond. Elle comprend les choses, elle retient les noms des objets.
    - Et alors ? Mon chien aussi fait la différence entre le journal et mes pantoufles.
    - Si vous pensez vraiment cela, pourquoi perdez-vous votre temps à la soigner ?
    - C'est une occasion unique monsieur Deschamps. Elle n'est pas censée exister. Si vous m'aviez demandé de soigner une licorne ou le yeti, je l'aurais fait aussi.
    - Et vous comptez être celui qui la fera découvrir au grand public ?
    - Vous êtes un homme têtu, c’est une idée fixe chez vous la trahison ? Je vous ai promis le secret. Et de toute façon si je le trahissais les personnes à qui vous l'avez fauchée vous tomberaient sur le poil. Je ne souhaite pas vous nuire. De toute façon, il vaut mieux pour elle qu’elle reste une néolionne de compagnie plutôt qu’une banque d’organes sur pattes. Il y a bien assez de ses congénères branchées sur des machines.

         Se redressant, le médecin approche sa chaise de la table du salon, sors quelques feuilles de sa trousse et entreprend d'écrire.

    - Voilà, j’ai fait l’ordonnance à votre nom. Il y a des antibiotiques et des antalgiques en pochon de perfusion ainsi que du matériel à pansement. Vous avez de quoi les payer ?
    - J’ai un peu d’argent en réserve. Ca devrait aller.
    - En dehors des vols de camion, qu’est-ce que vous faites dans la vie Monsieur Deschamps ?
    - En dehors de voleur?
    - Oui, en dehors de voleur. Que savez vous faire?
    - J'ai passé mon enfance dans une ferme et j'ai fait tout un tas de petits boulots. Pourquoi?
    - Vous ne me donnez pas l'impression de faire ce genre de "métier" par choix.
    - C'est mon casier judiciaire…. Aucun patron honnête ne me prendra jamais. Alors soit on m'exploite soit on me propose des jobs illégaux. J'ai déjà essayé plein de fois. A chaque fois c'est la même chose. Mes collègues fauchent des trucs en sachant qu'on m'accusera, et ça ne loupe pas.

         Le docteur fait alors une pause. Sans se départir de son attitude bienveillante, il fixe son regard dans celui d'Antoine, la jaugeant avec une intensité impressionnante.

    - J'ai peut être moyen de vous rendre service monsieur Deschamps. J'ai sans doute un travail honnête pour vous.
    - C'est quoi le piège?
    - Il n'y a pas de piège. J'ai un client qui insiste pour me payer une dette d'honneur. Il est patron dans un entreprise de matériaux. Je crois qu'il n'appréciera pas de vous embaucher.
    - Mais alors pourquoi le ferait-il?
    - Pour payer sa dette d'honneur justement. Il me harcèle pour me la rembourser. Mais il faut que je lui demande quelque chose de difficile sinon il se sentira insulté. C'est important pour lui, je ne peux pas traiter ça à la légère.
    - Qu'est ce que vous avez fait pour mériter une telle faveur?
    - J'ai soigné son père jusqu'à sa mort. Et j'étais là pendant les derniers instants.
    - Il me gardera?
    - Aussi longtemps que vous bosserez correctement. Ca fait quatre mois qu'il me poursuit avec cette dette. Il ne laissera pas tomber facilement son remboursement. Ne vous faites pas d'illusion, il ne sera pas tendre avec vous. C'est un homme… "rude". Mais c'est quelqu'un d'honorable. Vous devriez finir par vous entendre.
    - Qu'est ce qui vous fait dire ça?
    - Je ne sais pas. Sans doute le fait que vous semblez plus préoccupé par la santé de votre néolionne que par sa valeur marchande. Vous valez mieux que ce que vous croyez monsieur Deschamps. Réfléchissez-y. Vous me donnerez votre réponse dans quelques jours.
    - Mais qu'est ce que…
    - Vous perdez du temps! Filez à la pharmacie avant que ça ferme! Allez, ouste! On aura tout le temps d'en reparler plus longuement cet après midi.
    - D'accord docteur. A tout à l'heure. Appelez moi si son état s'aggrave.
    - Et vous ferez quoi? C'est moi le docteur. Filez!

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