• Chapitre 13 : Docteur Drutch

          La journée a été longue. Difficile de se concentrer sur le cas des patients quand tout autre chose vous obsède. En dehors de l’éternelle madame Sallipini, les patients n’ont pas posé de problème majeur. Le docteur Drutch a bien dû réorienter l’un d’entre eux vers les urgences, mais c’était plus par acquit de conscience qu’autre chose.

          Le problème de la garde de ce soir à la clinique est réglé : le docteur Devigne a accepté de prendre les deux premières heures. Il n’a même pas posé de questions. Après tout, il n’avait pas eu à s’expliquer, lui non plus, la fois ou il avait disparu sans prévenir toute une semaine. L’énième femme de sa vie sans doute. Personne ne le saura jamais. En dehors de ses escapades amoureuses c’est un brave type, toujours prêt à rendre service. C’est aussi un excellent praticien.
          Pour faire face au manque de médecins hospitaliers, les facultés de médecine ont mis en place un système de capacité. Les médecins de ville capacitaire, après un cursus de trois ans, peuvent exercer en intra hospitalier. Ils doivent alors s'astreindre à un quota minimum de gardes pendant cinq ans, puis peuvent prétendre au statut de spécialiste. Dans la pratique, cela revient à se taper les gardes de nuit et les week-ends, mais le gâteau en vaut la chandelle. Les docteurs Drutch et Devigne sont de ces médecins capacitaires. Ils pratiquent régulièrement des gardes de chirurgie. A mi-chemin entre l'interne et le praticien hospitalier, ils peuvent opérer seuls pourvu qu'un praticien soit présent dans l'établissement.
          Lors de leurs gardes ce ne sont que des urgences, mais la technicité des soins n'a rien a envier aux interventions planifiées de la journée. Loin de là. Le bloc opératoire doit tourner si on ne veut pas que le planning s'engorge. Chaque chirurgien qui débute une intervention sait qu'il est tenu de la finir. Devigne sait très bien qu'en prenant les deux premières heures de garde il risque de se retrouver embarqué dans quelque chose qui le tiendra jusqu'au bout de la nuit. C'est vraiment sympa de sa part.

          Une fois le cabinet fermé, le Docteur Drutch monte dans sa voiture et prend la route pour rejoindre le domicile d’Antoine et de son étrange pensionnaire. Il faut absolument qu'il arrive à découvrir ce qu'est réellement la néolionne. C'est à peine s'il a réussi à fermer l'œil de la nuit tant cette question l'obsède.
          En revenant chez lui, la veille, il sentait bien qu’une chose importante le tracassait, mais il n'arrivait pas à mettre le doigt dessus. Quelque chose d'important pourtant ! Si sa patiente de la veille mérite d’être traitée en humaine, qu’en est-il des autres membres de l’espèce ? Est-elle une personne ? Sont-ils des personnes ?
    Si c’est le cas, à chaque fois qu’il participe à une greffe à la clinique il se rend complice de quelque chose de monstrueux.
          Les règles éthiques sont claires, on ne peut prélever d’organes chez quelqu’un sans son consentement. Si les néolions sont des personnes, alors les élever en batterie pour les découper devient une des pires formes d’esclavage jamais envisagées. Bien sûr ce n’est pas lui qui les fait naître ainsi. Ce n’est même pas lui qui les découpe. Mais s’ils sont de vraies personnes, tout le processus devient ignoble. Peu importe à quel niveau de la chaine on se situe.

          Antoine a l’air de penser qu’elle est humaine, ou du moins qu’on doit la traiter comme telle.  Peut être qu’il a raison. Peut être qu’il a aussi raison quand il dit que ça ne vaut pas mieux de refuser l’humanité sur un prétexte de génome que sur une couleur de peau.
          Comme toujours, face à un souci éthique, le docteur Drutch se pose la même question simple : "Est ce que je pourrai assumer ça devant mes filles et continuer à les regarder dans les yeux?". Le monde serait certainement meilleur, il en est convaincu, si les gens se posaient ce genre de question plus souvent.
          Quand on pratique la médecin, on aime le respect, celui que les patients nous portent et celui qu’on se doit à soi même. Certaines questions éthiques changent radicalement la vision que l’on peut avoir de ses propres actions. La frontière entre le bien et le mal dépend souvent d’une simple définition, et la définition du jour doit être tranchée rapidement. Sa santé mentale en dépend. Impossible de continuer sereinement à pratiquer tant qu’il n’est pas sûr!
     
          Quelle est la définition d’un être humain ? Est-elle suffisamment large pour englober les néolions ? Sont-ils des animaux ou un peuple d’esclaves ? Le travail dont il est si fier est-il digne d’Hippocrate ou du docteur Petiot ? Rédemption ou damnation ? Il faut absolument qu’il sache ! Pour cela, il n’y a qu’une solution : la regarder dans les yeux et y chercher une âme ! On a beau être cartésien, on ne chasse pas toute une éducation catholique d’un coup de baguette magique.

          Arrivé au mobile-home, le docteur Drutch trouve le portail ouvert. Antoine est dehors, en train d’étendre du linge. D’abord étonné de voir du monde chez lui, le jeune homme se rassure en reconnaissant la voiture du médecin.

    - J’allais vous appeler après avoir fini ça docteur. Elle va bien mieux, je suis rassuré.
    - Tant mieux. La perfusion tient bien, elle n’y touche pas ?
    - Je lui ai dit qu’il ne fallait pas y toucher, elle a fait oui de la tête et elle s’y astreint. Elle devait être battue quand elle n’obéissait pas. Je pense qu’elle a peur que je me fâche si elle ne fait pas ce que je dis. C’est pratique, mais je n’aime pas trop ça. Je préférerais qu’elle ait confiance en moi.
    - Je vous comprends…

          Antoine ne peut s'empêcher de remarquer la transformation qui s'est opérée dans la physionomie du médecin. L'homme ne semble plus être que la moitié de lui même.

    - Vous allez bien docteur?
    - Oui merci. C'est la discussion que nous avons eue hier… J'ai mal dormi. Je me pose pas mal de questions. Vous croyez que je pourrais la voir?
    - Ca m'a fait ça aussi. Quand je me suis rendu compte qu'elle était humaine. J'ai été vraiment bizarre. Comme si on m'avait filé un coup de poing dans le ventre.
    - Bah c'est pas loin de ça. Je ne sais plus trop quoi penser.
    - Entrez docteur. Je pense qu'elle est réveillée. Elle regardait la télé quand je suis sorti pour le linge.

          Joignant le geste à la parole, le jeune homme pénètre dans le mobile-home, invitant le médecin à le suivre.
          A l'intérieur, la néolionne, assise sur le lit leur jette un regard apeuré.

    -Tout va bien. C'est moi. Le docteur est venu te voir. Tu te souviens de lui?

          Hochement de tête.

    -Ah vous voyez docteur ? Elle comprend.
    - Mon dieu! Vous comprenez vraiment ce qu'on vous dit?

          Encore un maître qui veut qu'on lui réponde? Ils sont devenus fous? Que faut-il faire? Antoine, interrogé du regard, se montre calme et souriant. Tout va bien. La néolionne se tourne alors vers le médecin, le regarde dans les yeux et opine du chef.

    - Le docteur est venu voir comment tu allais. Tu crois que tu peux marcher un peu?

          A ces mots, la néolionne se découvre. Elle porte un pyjama bleu dont la manche droite a été découpée afin de ne pas gêner le passage de la perfusion. Elle pose d'abord les pieds par terre, le temps de s'habituer à la position verticale. Antoine décroche le pochon de perfusion afin de le faire suivre tandis que la créature se lève. Son pas est chancelant malgré l’appui qu’elle prend sur le bras de son maître. Sans doute est-ce dû à sa posture, plus droite que la veille, mais elle semble plus grande.

    - Est ce que vous voulez prendre un petit café avec nous docteur? Ou un jus de fruit?
    - Je… Je ne…
    - Vous allez bien? Vous êtes tout pâle. Asseyez-vous là.

          Alors qu'Antoine guide le médecin vers la table et l'assied tant bien que mal, la néolionne se saisit d'un verre, le remplit au robinet et le pose sur la table.

    - Merci… Comment l'appelez vous?
    - Je ne lui ai pas donné de nom docteur. Je ne m'en sens pas le droit.
    - Encore un problème. D'accord. Je comprends. Merci mademoiselle… Ca me fait vraiment bizarre de lui adresser la parole comme ça, Antoine.
    - Je sais. Vous vous sentez mieux?
    - Oui. C'est bon, ça passe.

          Assis sur sa chaise, le médecin se fait silencieux. Antoine raccompagne la néolionne se coucher. Il ne faut pas qu'elle se fatigue inutilement. Puis il retourne auprès de son invité qui pouffe nerveusement.

    - C'est quand même dingue. C'est moi qui viens pour la soigner et c'est elle qui me donne de quoi me remettre sur pied.
    - Elle est surprenante. Vous comprenez ce que je voulais vous dire hier docteur ?
    - Oui. Je crois que je comprends.
    - Café ou jus de fruit alors?
    - Whisky si vous avez. Je crois que j'ai besoin d'un coup de fouet.
    - Je dois avoir ça quelque part.

          Etendue sur le lit, la néolionne ne quitte pas les deux hommes des yeux. Comme la veille, leur discussion est incompréhensible.
          Quand il est enfin rasséréné, le docteur se lève et vient l'examiner. Les pansements font mal, mais il dit que c'est beaucoup mieux. Il essaye de parler de façon à ce qu'elle comprenne mais n'y parvient pas tout à fait. Les médecins ne savent pas parler simplement. Malgré eux, des grands mots ne cessent de s'échapper de leur bouche.
          Cela dit, pendant le repas qu'il accepte de partager avec eux ce soir là, il se montre pédagogue et guide la néolionne dans son apprentissage des gestes de la table. C'est un ravissement d'avoir ainsi deux maîtres aux petits soins pour elle.

          Le docteur a finalement cédé et appelle désormais Antoine par son prénom, mais il ne peut se résoudre à le tutoyer, ce qui est de bonne guerre car ce dernier continue à lui donner du « docteur » à tour de bras. Et c’est sur ces bonnes dispositions qu'à la fin de la soirée Antoine raccompagne le médecin à sa voiture.


    - Vous savez Antoine, c'est normal qu'elle ne parle pas. Elle n'a pas de cordes vocales. Soit elle n'en a jamais eu soit on les lui a enlevées quand elle était toute petite. Ce n'est pas évident à voir comme ça avec un examen superficiel.
    - Je m'en doute. Sa vie n'a pas dû être drôle tout les jours. C'est incroyable la quantité de cauchemars qu'elle peut faire. Elle se réveille en sursaut et il faut plusieurs minutes pour arriver à la calmer. Vous croyez que ça va passer avec le temps?
    - Pas la moindre idée. J'espère en tout cas. Ca vous dérange si je passe vous revoir demain?
    - Pas du tout docteur. Vous êtes le bienvenu. A demain.


          Lorsque Antoine réintègre le mobile-home, après avoir fermé le cadenas de la grille, il trouve la néolionne somnolant sur le lit, épuisée. Aussi doucement que possible il s'assied sur le rebord du matelas pour la regarder s'endormir. Puisant dans ses dernières réserves, la jeune femme se redresse pour lui rendre son regard. Mû par une soudaine impulsion, Antoine la prend dans ses bras. D’abord interdite, elle hésite un peu et finit par répondre à son étreinte avant de poser la tête sur son épaule.
    C’est dans cette position que le sommeil finit par l’emporter.

          Délicatement, le jeune homme lui pose la tête sur l’oreiller avant de la border. Puis il retourne se coucher sur le canapé après avoir réglé le réveil. Dans deux heures, il faut qu’il se lève pour lui passer le prochain antibiotique.

     

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