• Chapitre 14 : Convalescence

         Ca s’est fait progressivement mais on peut maintenant dire qu’elle totalement hors de danger.
         Quand, au bout de quatre jours, la perfusion s’est bouchée, le docteur a estimé qu’il n’était pas nécessaire d’en reposer une autre. La néolionne a donc dû apprendre à avaler des gélules et des comprimés. Rapidement, la fièvre est tombée. Quelques jours plus tard, les premières plaies se sont comblées. Les autres, plus profondes, continuent à suppurer un peu mais les écoulements se tarissent. Les cicatrices violacées sont assez moches, entourées de zone de peau blanche sur lesquelles les poils repoussent. Bientôt le pelage aura repris ses droits et recouvrira ces traces d’un doux voile d’oubli.
         Le docteur continue à venir tous les soirs. Ce n’est plus pour visiter une patiente, mais pour retrouver des amis. Le détail qui a fini par emporter définitivement son adhésion à la cause humaine de la néolionne, fut le jour où cette dernière s’est choisi un prénom.
         Les jours où il ne peut rester pour dîner, il prend au moins un thé ou un apéritif. Durant cet instant convivial, il tente de rattraper les progrès que la jeune femme a bien pu accomplir en langue des signes. Après tout, c’est lui qui a offert le dictionnaire. La moindre des chose c’est qu’il participe à son amortissement.
         Elle manifeste une boulimie de communication. Antoine lui apprend aussi à lire, à écrire et à taper sur le clavier de l’ordinateur. Elle progresse à une vitesse phénoménale. Comme quelqu’un qu’on aurait privé de marcher pendant des années et qui se découvre soudain un don pour la course à pied. Chaque mot nouveau est une victoire, et les victoires sont nombreuses.
         C’est d’ailleurs en langue des signe qu’elle l’informa de son nom tout neuf : Hélène. Le même que celui d’une héroïne de série télé qui l’avait émue jusqu’aux larmes.

         Profitant du fait que la santé de sa protégée n’était plus préoccupant, Antoine a tenté sa chance. Il travaille désormais quatre jours par semaine chez l’homme que lui a présenté le docteur. Les choses ne vont pas sans mal mais il s’accroche. « Dur » est plus qu’un euphémisme pour décrire le caractère de son patron. Mais s’il tient sa parole, Antoine pourra bientôt faire ses preuves.
         Les horaires sont contraignants mais c’est le prix à payer quand on débute. Antoine se lève à six heures, déjeune avec Hélène puis se rend au travail. Pendant ce temps là, celle-ci remplit ses journées avec frénésie. Son temps d’étude se partage entre la lecture et la recopie. Pour chaque mot nouveau qu’elle rencontre, il faut qu’elle apprenne le sens, l’orthographe et le signe correspondant. Pas évident de tout mener de front, mais il le faut. Désormais elle peut communiquer, il faut qu’elle comprenne ce qu’on lui dit !
         Indépendamment, la jeune femme s’est découvert une passion pour la cuisine et tente chaque jour d’apprivoiser une nouvelle recette. Malheureusement ses réalisations restent le plus clair du temps à l’état sauvage, elle doit bien le reconnaître. Lors de la pause de midi, Antoine se force à goûter ses préparations et tente de l’encourager avec plus de conviction que d’appétit. Avec le temps elle y arrivera.
         L’après midi est consacré au ménage et au repos. Elle sait se servir de la machine à laver et étend le linge dehors quand la météo le permet. Puis elle fait un petit tour sur le terrain. C’est incroyable cette sensation de liberté qu’on peut avoir en se baladant seule à l’air libre. Quand on a vécu toute sa vie dans une cage, on ne goûte pas ce plaisir avec la même acuité que tout le monde. La texture du sol, l’odeur de la forêt, le bruit du vent, tout cela prend une saveur grisante.

         Antoine dit que le plus beau de l’automne est passé mais qu’elle verra, l’année prochaine, le magnifique défilé des couleurs. En ce moment les dernières feuilles se contentent de tomber et tapissent le sol d’une couverture moelleuse et odoriférante. Peu après le pluie, ou le matin très tôt, des escargots ou de grosses limaces se lancent à la conquête de ce monde horizontal.

         Le terrain est entouré d’un grillage envahi de ronces. En l’état, il est difficile de savoir qui étaye l’autre. Tout cela forme une épaisse muraille difficilement franchissable pour qui est incapable de ramper dessous.
    Depuis l’épisode des chiens, Antoine fait quotidiennement le tour du terrain pour vérifier qu’aucun animal ne tente de creuser un passage pour les atteindre.

         Le chemin de terre qui mène de la route jusqu’au mobile-home serpente à travers les bois. Les différents virages coupent la vue directe si bien que la néolionne peut se déplacer sur tout le terrain sans courir le risque d’être aperçue. A moins que quelqu’un ne vienne intentionnellement espionner tout contre le grillage bien sûr, mais la présence des chiens sauvages a au moins l’avantage d’éloigner les promeneurs et autres chasseurs de champignons.
         Il reste bien quelques chasseurs qui continuent à sévir malgré les interdictions, mais ils préfèrent rester discrets et évitent de s’approcher des rares habitations qui émaillent les zone boisées. Peu à peu les forêts redeviennent des endroits sauvages et s’étendent sur les terres non cultivées des alentours. La crise rurale profite au moins à la nature.
     
         Si le temps est maussade, Hélène se connecte sur l’ordinateur et navigue sur Internet. Elle profite parfois d’une connexion du docteur pour lui envoyer un petit message auquel il répond entre deux consultations. C’est plus encore  un exercice de style qu’une vraie conversation, mais c’est en communiquant qu’elle progressera.
         Le mobile-home n’est pas bien grand. Quand elle n’a pas le nez sur un livre ou un écran elle y tourne un peu en rond.
         Parfois elle retourne faire un tour à l’étable. Il y a toujours un moment angoissant quand elle ouvre la porte, mais le local est toujours vide. Aucun chien ne l’accueille jamais, babines retroussées, prêt à mordre. Si jamais l’un d’eux revenait un jour, il ne l’attendrait sûrement pas dans ce bâtiment de toute façon. Mais parfois la logique ne peut rien contre la peur.
         Il y fait froid maintenant que le chauffage est coupé. La chaîne est toujours là, sur le sol. Lorsque Antoine est venu couper le courant, il n’a touché à rien, il préfère éviter de mettre les pieds ici. Les souvenirs sont encore trop culpabilisants pour lui. Il faudrait qu’elle arrive à le décider pour qu’il l’y accompagne un jour. Peut être que ça lui ferait du bien de savoir qu’elle ne lui en veut pas. Ce n’est pas encore évident de lui dire ce genre de choses. Elle ne possède pas encore les mots pour ce type de discussion. Mais ça viendra. Elle y travaille.

         Il y a tant de choses qu’elle aimerait savoir dire. Ca semble si simple quand on peut parler. Le docteur lui a dit que les gens de sa race pourraient sans doute parler si on ne leur avait pas coupé les cordes vocales. Elle ne se souvient pas qu’on lui ait fait ça. Elle était sans doute trop petite. En tout cas jamais elle n’a entendu un frère ou une sœur proférer le moindre son. Peu importe, avec ses mains elle apprendra à dire ce que sa gorge ne peut pas. Quand elle aura ce don qu’elle pensait être l’apanage des maîtres, alors elle ne sera plus jamais un animal.

         Une fois sa journée de travail achevée, Antoine rentre à la maison. Hélène l’attend. Elle ne sait pas encore compter mais elle a appris à reconnaître sur la pendule l’heure à laquelle il arrive d’habitude. Autant les lettres ne lui posent pas de problème majeur, autant les chiffres ne sont pas son cheval de bataille. Si elle faisait un effort dans ce domaine elle y arriverait sans doute mais elle met toute son énergie dans le langage et son acquisition. Sa soif de communiquer ne sera pas entravée par quelque chose d’aussi trivial que savoir exactement ce que peuvent bien être des proportions ou un temps de cuisson dans une recette.
         Les retrouvailles sont chaque fois enthousiastes. Hélène se précipite sur lui et l’entraîne dans le mobile-home vers le dictionnaire des signes. Il faut vite le mettre à niveau sur les progrès de la journée s’ils veulent pouvoir échanger.

         Un peu plus tard, le docteur arrive à son tour après avoir fini ses consultations. Il possède sa propre clef du cadenas de la grille. Sa conviction nouvelle dans la nature des néolions lui a fait cesser les gardes en chirurgie. Il tente de s’inscrire, pour l’année prochaine, dans un cursus afin de pouvoir exercer une activité médicale. Peut être de la gastro-entérologie ou de la neurologie. Il ne sait pas trop encore.
         Il ne peut bien entendu pas parler des raisons qui motivent cette décision sans trahir le secret de ses amis. Aussi se retranche-t-il derrière le prix des assurances qui couvrent les chirurgiens pour expliquer son choix à qui veut l’entendre. La tentation de militer pour un changement dans la façon dont sont traités les néolions est grande mais Antoine et Hélène l’en découragent, arguant que leur sécurité en pâtirait. Il ne faudrait pas longtemps pour que les pisteurs qui la recherchent fassent le lien entre ce lobbying soudain et la localisation de leur proie.

         Traditionnellement, c’est Antoine qui prépare le repas du soir. C’est autant une histoire de partage des tâches à la maison que de ne pas faire fuir le docteur avec les expérience culinaires d’Hélène. Ce dernier s’est prêté quelques fois à l’exercice de goûteur pour les préparations de la jeune femme… Il y a des activités qu’il faut savoir espacer dans le temps si l’on veut préserver sa santé.

         Pendant la soirée, les deux hommes discutent. Ils se sont découvert beaucoup d’affinités. Leurs histoires d’enfance en particulier se recouvrent sur bien des points. Tous les deux ont eu du mal à vivre l’hégémonie d’un père autoritaire et tyrannique. Antoine a quitté la maison et ne sait pas si c’était un acte de courage ou de couardise, le docteur est resté mais se demande lui aussi si c’était le bon choix.
         Ils alternent ainsi les souvenirs passés et les anecdotes récentes. Parfois Hélène veut intervenir et la conversation s’interrompt afin de lui laisser le temps d’exprimer ce qu’elle veut dire. Bien souvent on est obligé de sortir les dictionnaires et c’est l’occasion pour tout le monde d’apprendre de nouveaux mots en langue des signes.
         Un peu plus tard dans la soirée, le docteur les quitte pour aller rejoindre sa femme et ses enfants.

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