• Chapitre 15 : Hélène

          Plus Hélène en apprend sur le monde, plus elle se rend compte de la somme de ce qu’elle ne sait pas encore. C’est assez paradoxal.
          Des questions lui viennent régulièrement en tête sur le destin des gens de sa race. Elle a cherché dans le dictionnaire et sur Internet mais nulle part il n’est fait mention de néolions libres. D’une manière ou d’une autre ils sont tous des cadavres en devenir. Ni ceux qui vivent avec une machine à la place de la tête, ni ceux qui vivent dans des cages n’ont d’avenir. Tous sont destinés, à plus ou moins brève échéance, à servir de pièces détachées pour les maîtres.
          A sa connaissance, elle est la seule de son espèce à vivre ainsi en liberté. La seule néolionne vraiment vivante de ce monde. Si seulement elle savait où sont les autres… Il faudrait les libérer, eux aussi. Qu’ils vivent à leur tour !
          Antoine lui a parlé de la soirée où il l’a trouvée... Elle se demande parfois ce que sont devenus les frère et sœurs qui étaient dans les autres boites. Il vaut sans doute mieux l’ignorer. Qu’est-ce qui se serait passé pour elle si Antoine n’était pas intervenu ? Les médicaments qu’elle avait reçus ce soir là ont troublé sa mémoire, mais elle croit se rappeler que quand ils ont ouvert la boîte ils l’ont palpée, ça ne lui a pas plus. Elle était effrayée et ils avaient un drôle d’air, un regard qu’elle n’avait encore jamais vu chez des maîtres.
          Plus elle y pense plus cela avait l’air d’avoir un rapport avec le sexe, mais c’est difficile de se faire une idée. Elle n’y comprend pas grand-chose encore. Elle a beau être attentive à chaque fois qu’il en est question à la télé…C’est tantôt quelque chose de merveilleux tantôt une terrible catastrophe, selon les circonstances. Elle a une théorie à ce sujet : Si c’est au début du film alors le sexe est terrible et provoque une enquête. A la fin de l’histoire, on arrête le monsieur. Si le sexe se déroule à la fin du film, le monsieur n’est pas inquiété et vit avec l’héroïne. En tout cas, en règle générale, c’est comme ça que ça se passe.
          C’est difficile de comprendre les maîtres. Ceux qu’elle voit à la télévision sont très différents de ceux qu’elle connaît déjà. Antoine lui a expliqué que l’essentiel du temps ce qu’on y voit ne correspond pas à la réalité, ce sont des histoires qui n’arrivent pas dans la vraie vie, ou alors très rarement. Antoine dit que, même dans les journaux télévisés, il ne faut pas tout croire.
          Si ces gens racontent des mensonges, pourquoi les écoute-t-on ? C’est étrange ça aussi.
          Les publicités en tout cas c’est amusant. C’est rapide et amusant même si on ne comprend pas tout, ça va tellement vite qu’on ne s’ennuie pas.
          Cela dit, que ce soient les séries, les films, les publicités ou les clips, le sexe revient toujours à la charge, aussi énigmatique que récurrent. Par curiosité elle a cherché à en savoir plus sur Internet, mais ce dernier a refusé de répondre à ses questions. Une histoire de contrôle parental. C’est quand même étrange ! Qui sont ces parents ? Et qu’est-ce qu’ils peuvent bien avoir à faire dans le sexe ? 
          Dans les films, quand une femme aime un homme, ils finissent ensemble dans le même lit, se déshabillent et se collent l’un à l’autre. Ils ont l’air tellement heureux, ça a l’air tellement bien. Elle aimerait bien essayer avec Antoine, mais il dort obstinément sur le canapé depuis qu’elle s’est installée dans la maison.
    Il dit qu’il la considère comme une humaine et qu’il ne veut pas profiter de la situation. C’est certainement une bonne chose dans son esprit à lui mais, en attendant, elle ne profite pas de la situation non plus et ça ne lui semble pas une bonne chose à elle.
          Ne pas dormir avec elle c’est une marque de respect ou de dégoût ? Dans les films, les hommes qui couchent avec des femmes et qui les rendent heureuses ont l’air de les respecter aussi. Pourquoi n’aurait elle pas le droit à cette forme de respect ? Il est le seul homme à s’être montré aussi gentil avec elle. C’est normal qu’elle l’aime. Il est doux et patient, il lui explique le monde, il ne se moque jamais d’elle quand elle ne comprend pas. Il rit parfois mais ce n’est jamais vexant…

          C’est vraiment compliqué d’être libre. Quand elle était enfermée les choses étaient bien plus simple. Moins agréables, mais plus simples : pas de sexe avec les animaux. La règle était claire pour les gardes. Une fois l’un d’entre eux avait fait une entorse à la règle. Il était entré dans une cage et s’était allongé sur une sœur. D’où elle était, Hélène n’avait pas bien vu ce qui s’était passé. Le lendemain, le chef des maître était arrivé avec d’autres gardes et avait fait arrêter le garde en question. Ils l’avaient entraîné dans la salle de mort et découpé comme les frères et sœurs sauf que ses organes n’avaient pas été mis dans des boîtes. Puis la sœur en question avait suivi le même chemin mais pour finir en boîtes en ce qui la concerne.
          Ici personne ne lui interdit quoi que ce soit. Antoine lui explique pourquoi il ne faut pas faire certaines choses mais il ne lui interdit jamais. 
          Elle n’a jamais pensé qu’un jour elle pourrait rencontrer quelqu’un comme lui. Quand il rentre le soir après sa journée de travail, elle aime s’asseoir sur le canapé et lire le livre de signes avec lui. Elle aime son odeur, mais il dit qu’il ne faut pas se blottir contre les gens comme ça. Il parle de la respecter. Il dit qu’elle n’est pas prête. Pas prête à quoi ? Ca reste un mystère. C’est assez frustrant !
          Elle a le droit de savoir ! Si elle est humaine elle a droit aux mêmes choses que les autres femmes. Et visiblement elles ont le droit d’aimer et d’avoir du sexe, quoi que ça puisse bien être.

          Comme Antoine n’a pas l’air décidé à vouloir enseigner les mots pour en parler, il va falloir ruser. Première étape le faire venir au lit. Ce soir elle s’endort sur le canapé. Comme ça il sera bien obligé d’aller se coucher dans le lit. Quand il dormira profondément elle viendra le rejoindre. Quand il se réveillera il verra qu’elle est là. En quelques jours il sera habitué à sa présence...
          Hélène l’a vu dans un dessin animé, c’est comme cela qu’on apprivoise. De plus en plus proche jusqu’à ce que l’intimité semble naturelle. Ensuite ce ne sera qu’une formalité pour franchir le pas. Un câlin d’abord, puis un baiser. Les câlins se feront plus fréquents, plus intenses. Puis un jour, il se décidera. Quand on n’a pas les mots il faut bien se débrouiller comme on peut pour faire comprendre ce que l’on veut.
          Il faudra faire tout en douceur pour ne pas qu’il la repousse. Ca ferait trop mal !
          En attendant elle fait tout ce qu’elle peut pour se rendre utile. S’il s’habitue à la voir faire tout ce qu’une épouse sait faire, il finira par la traiter comme telle !
          Etre humaine sans être une femme ce n’est pas suffisant ! Il ne peut pas accepter qu’elle soit l’une sans être l’autre. Si tout se passe bien, il ne l’abandonnera jamais, il la protégera toujours. Alors elle ne sera jamais découpée, jamais plus on ne la mettra dans une boîte pour l’emmener vers l’inconnu. Jamais il ne lui arrivera rien de mal.

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