• Chapitre 17 : Repos

         Le réveil sonne. Saleté d’appareil ! On est lundi. Pas de boulot aujourd’hui !
         D’une main maladroite Antoine cherche l’appareil et appuie gauchement sur les boutons, à tâtons, dans l’espoir de le faire taire. Puis il se tourne de l’autre coté. Hélène est là, toute en cheveux, l’air aussi bien réveillée que lui. En dehors de sa coiffure pour le moins originale et de son regard quelque peu éteint elle est toujours aussi belle. Ce n’est pas juste, quand on y réfléchit, elle a plus de poils sur la figure que lui mais elle n’est pas obligée de se raser tous les jours, elle. Cela dit, vu la quantité qu’elle perd dans le lit, c’est elle qui est quotidiennement de corvée de secouage.
         D’un air ensommeillé, elle lui sourit. Une lueur malicieuse germe dans son regard et leur lèvres se rencontrent. Ils ne sont pas encore suffisamment réveillés pour des activités plus ludiques mais cela viendra. Ils y ont pris goût tout au long de la semaine écoulée.

         Les règles d’Hélène ont été aussi courtes que douloureuses. Quatre jours durant lesquels ils ont dû se contenter de caresses baisers et câlins. Puis le grand jour est arrivé. Ce fut une découverte pour chacun d’entre eux.
         Coucher avec quelqu’un dont le corps est couvert de fourrure, être professeur autant qu’amant, tout cela était nouveau pour Antoine.
         Pour Hélène, le simple fait de découvrir son corps était en soi une nouveauté. Antoine lu avait expliqué les choses. La sensation d’abord douloureuse puis agréable, la vue du sang car c’était la première fois…
         Au cours des jours qui ont suivi, ils ont renouvelé l’expérience, à chaque fois attentifs l’un à l’autre. Rapidement ils ont su s’apporter un plaisir que seule une réelle complicité peut entraîner. Passant du rire à l’extase, de la fougue à la tendresse, ils s’apprivoisent comme seuls le font les amants.

         Ce matin Antoine ne partira pas au travail. Il est mignon quand il se réveille, on dirait une peluche. C’est étrange un homme avec aussi peu de poils sur le corps. En fait elle n’avait jamais vu un homme nu en dehors des frères et sœurs. Les humains ont un peu de fourrure sur la tête et le sexe. En dehors de cela, quelques poils épars ont été semés sur leur torse, leurs jambes et leurs bras. Antoine dit que les femmes ont encore moins de poils que cela et qu’en plus elles épilent le peu qu’il leur reste. C’est difficile à imaginer.
         Hors de question de le laisser se rendormir. Il est à elle pour la journée et elle compte bien en profiter. C’est un peu cruel mais elle sait qu’une fois le premier baiser donné il  ne se rendormira pas. Blotti contre elle, il lui rend baiser pour baiser, caresse pour caresse. Il fait jouer ses mains sur sa fourrure rase et chaude. Il dit qu’il aime la chaleur de son corps, son odeur. Alors elle l’embrasse de plus belle et passe ses mains dans ses cheveux qu’elle ébouriffe. Puis elle se niche au creux de son épaule. Elle sait bien que ses cheveux chatouillent son nez et s’amuse de la situation.

         Un peu plus tard, quand ils émergent enfin du lit, plus réveillés, c’est Antoine qui prépare le petit déjeuner. Il fait réchauffer des croissants et prépare le café. La jeune femme a bien eu besoin de deux ou trois essais pour apprendre à apprécier cette étrange boisson amère, mais une fois qu’on y a pris goût on ne peut plus s’en passer. Le café au lait sucré du matin est désormais une institution proche d’un cérémonial. Il faut exactement moitié café moitié lait et trois sucres.
         Elle tartine elle-même son croissant. Les couteaux ne lui font plus peurs désormais. Une fois elle a paniqué après s’être légèrement coupée, mais ce n’était pas la faute de l’outil. Ce qu’il y a à craindre dans un homme avec un couteau ce n’est pas l’outil, elle le sait maintenant. Les outils font ce qu’on leur dit. Il faut les manier avec précaution, mais ce ne sont que des objets, rien de plus. Elle est très fière d’avoir maîtrisé cette peur.

         Après le petit déjeuner le petit couple fait sa toilette. La douche est bien trop petite pour leur permettre des ébats verticaux, mais c’est toujours agréable de se savonner l’un l’autre comme ils le font.
         Le séchage d’Hélène, évidemment, prend beaucoup plus de temps que celui d’Antoine. Elle y met une ardeur toute particulière depuis le malheureux épisode de la réflexion sur l’odeur de chien mouillé. Elle avait été inconsolable plus d’une heure durant, à la grande honte du jeune homme qui ne voyait là qu’une remarque innocente. Le lendemain il était revenu du travail avec un bouquet de fleurs pour se faire pardonner. Le premier bouquet qu’elle ait jamais reçu. Elle les avait trouvées magnifiques et change leur eau tous les jours pour les faire durer. Elle aime les contempler rêveusement lorsqu’il n’est pas là.

         Quand elle sort enfin de la salle de bain, Antoine est déjà dehors. Il aime bien respirer un peu l’air de la forêt puis aller bricoler. Sur l’impulsion d’Hélène, il a reconverti l’étable en atelier. On ne reconnaît plus l’endroit et c’est aussi bien.

         Après s’être habillée chaudement, elle secoue les draps du lit  puis vient le rejoindre. Ce matin il travaille sur une tronçonneuse qu’il a récupérée. C’est une activité rentable, et honnête, quand on est bricoleur, de réparer ce genre d’objet pour pouvoir les revendre. Ca arrondit les fins de mois de façon tout à fait légale.

         Même dehors, Hélène ne se déplace pas sans ses deux dictionnaires. Au gré des explications, elle se force à apprendre comment écrire et comment signer les mots qu’elle découvre. Elle progresse à vive allure dans les deux domaines. L’écriture au stylo n’est pas son fort mais elle tape comme une chef sur le clavier de l’ordinateur.
     
         Il a l’air sérieux quand il bricole comme cela. Il n’aime pas être dérangé elle le sait bien, ça casse sa concentration. Mais en même temps il est fier de lui montrer l’étendue de son savoir. Il aime avoir des choses à lui enseigner. Quand il commence à pester parce qu’il bloque sur un montage elle s’éclipse discrètement. Il vaut mieux le laisser bougonner seul dans son coin dans ces moments là.

         Assise à la petite table dehors, Hélène profite de l’air frais. Jamais elle n’aurait pensé que c’était aussi agréable de se promener au grand air comme cela. C’est quelque chose d’incroyable quand on a vécu toute sa vie dans une cage enfermée dans un bâtiment. La pluie, le soleil, le ciel, le vent. Antoine lui a dit que quand les arbres auraient perdu toutes leurs feuilles elle aurait peut être l’occasion, un jour, de voir un arc en ciel. Elle attend l’occasion avec impatience mais cela ne s’est toujours pas produit.
         Sur le sol, un tapis de feuille libère une odeur agréable. A chaque fois qu'elle met le nez dehors, cette odeur l’assaille. Antoine dit qu’en forêt chaque saison a son ambiance particulière. Bientôt l’hiver arrivera. A ce moment les odeurs se feront plus discrètes et les branches commenceront à siffler dans le vent. La lumière pénétrera dans les sous-bois et les animaux seront beaucoup plus visibles. Le matin, déjà, quand il se réveillent suffisamment tôt, ils peuvent apercevoir par la fenêtre les lapins qui traînent après leurs escapades nocturnes.

         C’est Hélène qui prépare le repas du midi. Elle se plonge avec délice dans ses livres de cuisine et, telle une alchimiste, prépare les aliments avec un sens tout personnel des proportions et des temps de cuisson. Il est rare que cela ressemble de près ou de loin à la photo qui accompagne la recette. Si c’est mangeable c’est déjà bien. Aujourd’hui, omelette aux pommes de terre !
         C’est vite fait une omelette : d’abord éplucher les pommes de terre et les couper en petits morceaux. Puis mettre les morceaux dans une poêle avec un peu d’huile. Casser les œufs et récupérer les morceaux de coquille. Il faut arrêter régulièrement la récupération des morceaux de coquille pour remuer les pommes de terre. Ensuite, il faut battre les œufs, rajouter du sel et du poivre et verser le tout dans la poêle. Voilà c’est prêt.
         Elle partage le plat en deux parties égales qu’elle dépose dans deux assiette sur la table du salon. Il ne reste plus qu’à aller chercher Antoine pour qu’il vienne déguster. A cette heure là il peste déjà depuis une bonne demi heure et se laisse distraire sans trop de difficulté,  même s’il sait que ce qui l’attend.

         Chaque jour la néolionne manifeste le même enthousiasme pour préparer le repas. Comment refuser de goûter ce qu’elle a fait tant d’effort à préparer ? Surtout quand elle vous regarde avec un sourire pareil ! Elle ne se vexe pas quand ce n’est pas bon. Elle prend des notes pour s’améliorer la fois d’après. Cela dit on se demande bien pourquoi vu qu’elle ne fait jamais deux fois la même recette. Mais, quand elle arrive à faire quelque chose de bon, c’est une telle joie.

         Ce midi, il faut se rendre à l’évidence : trois minutes de cuisson c’est peu pour des pommes de terre. La préparation achève de cuire au micro onde, donnant par la même occasion une texture caoutchouteuse aux pauvres œufs qui n’en demandaient pas tant. Entre comestibilité et texture il faut savoir faire un choix. Cela dit, si on mâche vigoureusement, le goût n’est pas mauvais.

         Après le repas une petite sieste digestive digresse quelque temps sur quelque chose de plus sportif avant de reprendre sa direction initiale. C’est formidable quand il fait froid dehors, on cherche tous les prétextes possibles pour se réchauffer.

         Bientôt il faudra qu’ils se rhabillent. La dernière fois le docteur a failli les surprendre au lit lors de son apparition vespérale quotidienne. Depuis qu’il ne travaille plus à la clinique, ce dernier a beaucoup plus de temps libre. Après les consultations il vient rejoindre ses amoureux préférés comme il le dit si bien. Quand Antoine travaille, Hélène tente de deviner, au bruit du moteur, lequel des deux hommes arrivera le premier. Le docteur redoute un peu d’être le gagnant à ce genre de jeu, car la jeune femme le récompense d’un café qui s’avère imbuvable l’essentiel du temps.
         Il sait qu’ils couchent ensemble, il faudrait être aveugle pour ne pas s’en rendre compte, mais cela ne semble pas le choquer.
         Régulièrement il apporte de petits cadeaux : des livres ou des vêtements que sa femme ne met plus. Progressivement la garde robe et la bibliothèque de la jeune femme s’étoffent. Antoine ne peut réprimer une grimace, qu’elle chasse d’un sourire, à chaque fois qu’elle reçoit un nouveau livre de cuisine.  De son point de vue, les romans ou les manuels scolaires sont des cadeaux bien plus inoffensifs.

         Hélène est impressionnante. Ses progrès en lecture et en langue des signes sont époustouflants. Elle brûle littéralement les étapes. Cela donne au moins un prétexte au docteur pour venir aussi régulièrement. Sans cela il serait rapidement dépassé avoue-t-il avec bonhomie. S’il n’y avait pas cela il trouverait autre chose. Il s’est découvert, au sein de leur foyer, une complicité qu’il n’avait jusque là jamais ressentie.
         Certains hommes ont besoin d’un bar, d’un coin de pèche, d’un atelier, d’un travail. Un endroit qui n’appartient qu’à eux et dans lequel ils se sentent en sécurité. C’est, en quelque sorte, la version pour adultes de la cabane au fond du jardin. On y fait des feux de camp, on mange des bonbons et on y rit avec des amis. C’est un peu ça qu’il ressent en leur compagnie.
         La seule fois où il s’est senti mal à l’aise, c’est quand, au détour d’une conversation, il a eu la bêtise de leur rappeler qu’Hélène appartenait  à une autre espèce et qu’ils ne pourraient donc jamais avoir d’enfants. Visiblement cette idée ne les avait pas effleuré. Antoine avait fait tellement d’efforts pour voir sa compagne comme une humaine avec des poils qu’il en avait totalement oublié la génétique. Quant à le jeune femme, ses connaissances étaient encore bien trop réduites pour qu’elle envisage cette impossibilité. En quelque mots, le docteur avait détruit chez eux tout espoir d’avoir un jour un enfant à eux. Il s’en voulait encore. Quel besoin avait-il de détruire ce rêve ?
         C’est peut-être ça qui cloche chez lui, ce besoin d’être toujours cartésien, d’oublier la fantaisie… C’est peut être ce qui nuit à sa propre vie de couple. A la maison, sa femme est morose. Elle ne se laisse pas approcher et l’évite autant qu’elle le peut. Elle ne veut pas parler de ce qui ne va pas et s’enferme dans un silence obstiné. C’est déjà arrivé par le passé, plusieurs fois même, mais jamais ça n’a duré aussi longtemps. Les enfants commencent à le ressentir et se posent des questions. La tension devient plus que palpable. Il ne compte plus le nombre d’objets brisés qu’il retrouve le soir dans la poubelle. « Des maladresses », lui dit sa femme. Mais les discrets impacts qu’il a repérés sur les murs lui disent le contraire.
         Il espère qu’avec le temps les choses rentreront dans l’ordre ou qu’elle se décidera à sortir de son mutisme. En attendant, il souffre de se retrouver en sa présence sans pouvoir crever l’abcès. Heureusement qu’il peut en parler chez Antoine et Hélène. Ca fait du bien de pouvoir vider son sac. C’est peut-être bien le seul endroit où il se sente aussi en confiance. Il partage ses secrets avec eux tout en protégeant les leurs. Cette réciprocité lui réchauffe le cœur.
         Comme tous les soirs, après le repas, c’est à regret qu’il les quitte. Les amoureux le saluent puis vont se coucher. Demain c’est mardi. Antoine doit se lever tôt.

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