• Chapitre 4 : Chez Antoine

         Les grands-parents d'Antoine voulaient se construire une maison au fond des bois pour y passer une retraite verte et paisible. Ils ont acheté le terrain, y ont installé un mobile-home et une cabane de chantier, fait venir des matériaux… Sa grand-mère voulait des animaux. Son grand-père voulait être tranquille pour travailler à la construction. Aussi ce dernier entreprit-il, en premier, l'édification d'une étable afin que son épouse soit occupée et ne le harcèle pas pendant qu'il s'attellerait à la maison. C'est toujours avec cet air bougon et cette fausse méchanceté qu'il avait coutume de faire passer les rêves de sa femme avant les siens. Une fois cette tâche accomplie, il entreprit de creuser les fondations de leur nid de vieillesse. On les aperçoit encore un peu, effondrées et recouvertes par les feuilles. Un infarctus a mis fin au projet alors qu'il piochait avec un peu trop d'entrain.
         La vielle femme, seule, a dû se résoudre à vendre les animaux et à aller s'installer dans une maison sans âme où elle n'a survécu que peu de temps. Techniquement les parents d'Antoine auraient dû hériter du terrain, mais la succession leur aurait sans doute coûté trop d'argent, aussi ce fut lui qui fut désigné comme nouveau propriétaire de ce lopin de terre boisé. A sa sortie de prison, il reprit possession des lieux. En dehors des ronces et de la rouille, rien n'avait vraiment changé depuis son départ. Il a suffi d'un mois pour remettre les lieux en état. C'est l'avantage quand on n'est pas exigeant, on se satisfait de peu.
         En pleine journée on devine les sacs de ciments dont l'enveloppe moisie libère progressivement des petites pierres friables. Non loin de là, un monticule témoigne de l'emplacement du tas de sable. Quelques lapins tentent parfois d'y creuser un terrier qui s'effondre à la première pluie.

         Pour l'heure on n'y voit guère. La lumière des phares est complétée par celle du porche du mobile-home ainsi que par les ampoules de l'étable, sorte de hangar posé sur une dalle en béton.
         Aux premiers temps de son installation, Antoine avait tenté de prolonger le rêve de sa grand-mère et s'était entouré de quelques animaux. Les chèvres avaient fini par s’échapper une à une en rongeant leur corde. La vache mangeait trop de foin pour ses maigres revenus et il avait fallu la revendre au fermier à qui il l’avait achetée. Le cochon, seule réussite de l’élevage, se portait bien jusqu’à ce qu’un cancer vienne entamer son avenir. La pauvre bête avait été endormie puis euthanasiée en douceur.
         Après cela, l’endroit était resté désert, s’encombrant progressivement de différents objets trop volumineux pour qu’on les jette, qu’on réparera plus tard ou qui pourront servir un jour. Une fois déblayé, l’endroit sera parfait pour stocker la néolionne.
         Dans un des angles, un robinet fournit l'eau pour abreuver les animaux et nettoyer les stalles.
    Le coffre de la voiture est dirigé vers l'entrée de l'étable. A l'intérieur, la créature commence à s'agiter depuis quelques minutes. Sans doute effrayée.
         Lorsqu'il ouvre le coffre, il est bien obligé de constater les dégâts. Sont-ce les chaos de la route ou les coups qu'elle a donnés pour se dégager? En tout cas elle a souffert. Sa pommette est gonflée et un peu de sang coule de son nez. Ca ne semble pas trop grave, mais il n'aime pas ça. A force de se débattre, la corde a un peu entaillé la peau de ses poignets et ses chevilles, colorant doucement sa fourrure d'une teinte brun rouge.
         A force de s’agiter, elle a réussi à se retourner pour faire face à l’ouverture. Ses crocs impressionnants dépassent sur le bâillon. Ses yeux, vifs malgré l'anesthésie encore récente, scrutent de toute part, mais évitent avec insistance de croiser le regard d’Antoine. Lorsque celui-ci se penche trop près, la néolionne se réfugie derrière ses paupières.
         Elle est étrangement silencieuse. Pas un cri, pas un geignement, pas un râle. Ca a quelque chose d’inquiétant. Elle a beau être ficelée comme un saucisson… Ce silence et ces crocs… Si elle décide de frapper, on ne sentira rien venir.
         Un hurlement dans la forêt la fait sursauter. Sans doute un chien sauvage. Surprise, elle se redresse d'un bond. Profitant de l’occasion, Antoine la saisit à bras le corps et la charge sur son épaule. Elle se raidit d’appréhension mais se laisse faire, bonne perdante. Antoine ne peut s'empêcher de rougir lorsqu’il se rend compte qu’il a une main posée sur les fesses de la créature. Ce n’est qu’un animal mais la ressemblance avec une vraie femme est assurément troublante. Il repositionne sa prise et reprend sa progression vers le hangar. Une fois à l’intérieur, la néolionne est déposée délicatement sur le sol, toujours docile et ligotée, mais elle ne peut pas rester comme ça. Ainsi entravée, elle va continuer à s’abîmer. Il faut qu’elle puisse bouger et se nourrir si on veut pouvoir lui garder sa valeur marchande.
         Dans un des coins d'une stalle, Antoine fixe une chaîne à un des anneaux métalliques qui dépassent de la dalle en béton. Il évalue une longueur suffisante pour que l’animal puisse se mouvoir puis, à l'aide d'un cadenas, lui attache autour du cou. C’est sommaire, ce n’est sans doute pas confortable, mais au moins c’est solide. Elle ne se sauvera pas et ne pourra pas mordre à l’extérieur de ce périmètre.
         La néolionne semble apeurée. Ses yeux, fuyant obstinément tout regard, restent fixés vers la porte avec espoir.
         Antoine l’allonge à plat ventre sur le sol, chaîne tendue. Dans cette position, il peut la libérer progressivement sans risque. D’abord le bâillon, imbibé de bave, qui est jeté à l’autre extrémité du hangar. Puis Antoine saisit un couteau afin de trancher les entraves des mains puis des pieds. A cette vue, la créature est prise de panique. Elle se débat tant et si bien qu’il devient impossible d’approcher la lame sans risquer de la blesser. Antoine est presque désarçonné, mais il tient bon, quasiment assis sur les jambes de la créature pour tenter de la maîtriser.

    « Bordel ! Arrêtes de bouger. Je ne vais pas te faire de mal. Je vais juste te libérer !  Là c’est ça. Pas bouger. Pas bouger. Bonne fille. T’es une bonne mémère. Très bien.»

         Antoine parvient finalement à couper les liens autour des poignets. L’animal est tétanisé. Elle tremble intensément, à la limite de la convulsion. Sous son ventre une flaque d'urine se répand, témoignage physiologique de la terreur qu'elle vient de subir.

    « Là, c’est rien, c’est pas grave. Tu vois ? Tes mains sont libres. Je recule un peu et je détache tes pieds. Bonne fille. Pas bouger. Très bien. Pas bouger. »

         A peine libérée, l’animal court se réfugier dans le coin de la pièce où est fixée sa chaîne et se pelotonne en boule. Dans l’atmosphère froide, le liquide chaud qui trempe sa fourrure dégage des volutes de vapeur odoriférantes.

    « Désolé de t’avoir fait peur ma beauté. T’as été bien sage. C’est très bien. Je vais aller te chercher des couvertures. Tu pourras te faire un nid. Demain je t’installerai plus confortablement. Je sais même pas pourquoi je te raconte ça. Tu comprends pas. C’est le couteau qui t’a fait peur comme ça ? Voilà, je le range.»

         Qu’a-t-elle bien pu vivre pour être aussi effrayée ? Mieux vaut peut-être ne pas le savoir.

         La fourrure de la créature est épaisse mais rase. Plutôt menue, elle ne doit pas posséder assez de graisse pour être efficacement protégée du froid. Il faudra peut être installer un chauffage d'appoint tout compte fait, mais pour ce soir les couvertures suffiront.
         Recroquevillée dans l’angle de béton et d’acier, la néolionne se recouvre de l'épais tissus comme d'une carapace. Elle semble vouloir se couper du monde et se réfugier dans une autre réalité où les humains n’existent pas et où les siens règnent sur la savane en la parcourant d’un pas nonchalant.
         Avant de sortir, Antoine ferme la lumière. Dans le noir, la respiration de la créature se fait haletante et chaotique. Prostrée sur le sol, elle écoute les pas de son ravisseur décroître. Sur son visage des larmes coulent en silence.

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  • Commentaires

    1
    mikaroman Profil de mikaroman
    Vendredi 14 Octobre 2011 à 13:03

    Je réécris le chapitre suivant, je devrais le mettre en ligne d'ici ce soir ou demain.

    2
    Marquise de Miaoucha
    Samedi 22 Octobre 2011 à 16:55

    Des animaux à l'aspect humain, ça me fait penser à l'excellent roman "L'île du docteur Moreau" de H.G Welles. Tu t'en es inspiré ?

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    3
    mikaroman Profil de mikaroman
    Lundi 24 Octobre 2011 à 00:21

    J'ai bien lu ce livre il y a longtemps, mais je ne m'en suis pas inspiré. A vrai dire ce n'est que maintenant que tu en parles que je vois effectivement le rapport évident qu'il peut y avoir entre les deux histoires.

    Ce qui m'a inspiré cette histoire est une article (parue dans le magasine La recherche si mes souvenirs sont bons). Il y était fait mention ( photo à l'appuis) d'une souris sur le dos de laquelle on avait fait pousser le cartilage d'une oreille humaine. Je m'étais posé la question de la taille qu'il faudrait qu'un animal fasse pour qu'on puisse produire n'importe quel organe. Le reste de l'histoire est venu tout seul.

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