• Chapitre 5 : Installation

         D'une main maladroite, Antoine éteint le réveil. Six heure du matin! Saleté ! Il faut se lever pour s'occuper de la bestiole. Y'a plein de trucs à faire.
         Machinalement, il émerge du lit et se cogne dans tous les meuble qu'il peut sur le trajet jusqu'au frigo. Un peu de lait, du café de la veille réchauffé au micro onde, ça fera l'affaire pour décoller les paupières.
         Fidele à son rituel il s'installe devant l'ordinateur pour déjeuner. Un petit tour vite fait sur le réseau pour voir les infos. Surtout ne rien chercher sur ce qui s'est passé la veille : les logiciels de pistage doivent traquer tout ce qui sort de l'ordinaire et qui pourrait les mettre sur la piste de la néolionne. Il va falloir faire très attention à paraître le plus normal possible au cours des semaines à venir.
         Une fois le bol vidé, Antoine fait un brin de toilette. Les vêtement de la veille sentent le fauve. Il faudra les laver et aussi aérer la voiture sans doute.

         Avant toute chose, il faut trouver de quoi nourrir sa pensionnaire. Vu son odeur de fauve, elle doit manger de la viande essentiellement. C'est étrange quand on y pense, les néolions devraient être capables de manger n'importe quoi : leur système digestif peut être greffé sur des humains. Il va falloir vérifier ce qu'elle accepte de manger et se débrouiller pour lui obtenir discrètement. Pour l'heure, quelques steak hachés mélangés avec de la mie de pain devraient faire l'affaire.
         En y réfléchissant, il y avait peut être d'autres néolions dans le camion où a débuté la fusillade. S'il avait réussi à partir avec celui là, il serait peut être à la tête de son propre élevage à l'heure qu'il est. Mieux vaut ne pas y penser et se concentrer déjà sur la petite fortune qui dort dans l'étable.

    "Bordel, c'est pas une heure pour se lever !"

         Dehors, le jour n'est pas encore levé. Il fait froid et les feuilles mortes gorgées d'humidité dégagent une odeur de début d'automne. Pour l'instant les frondaisons des arbres offrent encore une relative sécurité vis à vis des satellites. Ca ne durera pas.
         La mixture nutritive dans une assiette en plastique, pénètre dans le bâtiment bas de plafond. Lorsqu'il allume la lumière, la créature se recroqueville, protégeant ses yeux derrière son bras avant de s'enfouir plus profondément sous les couvertures.
         Elle tremble un peu, sans doute presque autant de peur que de froid. La tôle coupe le vent tandis que la dalle en béton et le toit protègent de l'humidité, mais on ne peut pas véritablement dire qu'il fasse plus chaud dedans que dehors. Bientôt le soleil se lèvera et la température deviendra plus clémente.
         Le "nid" se trouve toujours dans le coin où la chaîne est fixée. Aussi loin qu'elle a pu de cette position, la créature a fait ses besoins. C'est bien, si elle est propre ça sera plus agréable à gérer.
         Antoine branche le tuyau d'arrosage et nettoie la flaque d'urine et la crotte, chassant ces déchets vers la rigole d'évacuation creusée dans le sol. Le bruit déclenche une agitation intense des couvertures, sans doute un mouvement de panique. Une fine main poilue émerge un court instant pour rapatrier le plus de tissus possible loin du jet d'eau.

    "Là, c'est bon, c'est propre. Tu vas pouvoir sortir. Je t'ai amené à manger. Du bon miam-miam. Tu vas te régaler."

         Le son de sa voix semble calmer la silencieuse créature. Toujours aucun cri, aucun feulement, aucune plainte… C'est assez étrange ce mutisme; rien que le bruit des mouvements et de la respiration.
         Un incroyable bazar encombre l'essentiel de l'espace dans l'étable; tout les objets qu'Antoine a bien pu accumuler au cours des quelques temps qu'il a vécu ici. En trop bon état pour être jetés, et trop abîmés pour qu'on s'en serve encore. C'est une sorte de purgatoire pour les choses. Un endroit où elles attendent de mourir définitivement ou d'être ressuscitées. Dans le tas, il prélève une bassine à peu près propre qu'il rempli d'eau, puis il dépose boisson et nourriture à l'intérieur du périmètre de la chaîne avant de s'écarter.

    "Allez, sors de là. C'est l'heure de manger. C'est bien, gentille fille. Viens manger. Du bon miam-miam".

         Docilement, la néolionne émerge de sous les couvertures, s'approche de son repas. Elle se déplace sur ses deux jambes tout en restant voûtée, les deux mains prêtes à toucher le sol. Sans un regard vers son nouveau maître, elle se dirige vers la nourriture, s'agenouille devant l'assiette, puis, à pleine poignées, enfourne la nourriture comme si elle n'avait pas mangé depuis deux jours. Elle tente de soulever la bassine pour s'en servir comme d'un bol mais le volume et le poids de l'objet rendent la manipulation malaisée. L'eau glacée déborde de part et d'autre de sa bouche et vient inonder son pelage, sans que cela semble la déranger. Avec appétit, elle enfourne une autre poignée de nourriture.

         L'animal sent encore l'urine de la veille. La fourrure de son ventre reste maculée par une large auréole. Il faudra la laver, ou au moins lui jeter une bassine d'eau tiède sur le corps pour rincer un peu tout ça.
         Malgré l'odeur, ce corps demeure troublant. Un corps de femme très belle, une silhouette mince, limite maigre, mais conservant d'agréables courbes là où il en faut. La fourrure jaune dont elle est couverte s’achève à la plante des pieds et la paume des mains, découvrant alors une peau d’aspect humain, rosée, sans coussinets. Pas de griffes, mais des ongles. Ces derniers sont cassés aux extrémités mais ils semblent longs et les doigts sont fins. Le visage est un subtil mélange de traits humains et félins. Les canines sont longues et dépassent parfois sur la lèvre inférieure. Le nez, large à sa base comme à sa pointe, rappelle un peu l’origine féline. Les oreilles cachées l’essentiel du temps par les cheveux semblent tout a fait bien constituées, quoique peut être un peu décollées. La chevelure épaisse, évoque une crinière tant par sa forme que par sa couleur. Elle semble implantée presque comme les cheveux humains. En y réfléchissant, c'est d'ailleurs étrange cette crinière : dans la nature seuls les males en portaient. Les modifications génétiques sont sans doute responsables de cette transformation. Les yeux enfin, ronds et d’un marron doré profond, sont pourvus de très longs cils. Il est presque impossible de capter son regard tant elle met d'obstination à le détourner. Quand elle ne peut pas faire autrement, elle va jusqu'à fermer les yeux plutôt que regarder son nouveau maître en face. C'est assez déconcertant.

         Il ne lui faut que quelques minutes pour faire disparaître la viande, prenant l'assiette à pleine main, elle la lèche jusqu'à la récurer entièrement, puis elle retourne se coucher dans son coin et rabat l'une des couverture sur elle-même pour s’emmitoufler, sans doute pour faire la sieste. C'est ainsi que font le lions dans la nature. Cette habitude semble avoir résisté à toutes les transformations qu’ont subit ceux de son espèce.
         Elle ne dormira pas longtemps. Le temps pour Antoine de rentrer se changer et les travaux débuteront. Il y a du travail à faire et elle va en être le centre.
         C'est vêtu d'une salopette de chantier que le jeune homme pénètre dans l'étable une demi heure plus tard, sa trousse à outil à la main, un large sac poubelle dans l'autre.
         Avant toute chose, il faut ranger. On ne peut pas garder un animal dans une étable aussi encombrée sans que ça devienne un repère pour les rats ou autres parasites. Avec une cale, Antoine bloque la porte du bâtiment puis entreprend de sortir tous le fourbis entassé là. La bestiole vaut bien plus que dix fois tout ça en état neuf. Dès qu'il aura l'argent il filera d'ici et ne s'encombrera pas de ces vieilleries inutiles. Autant s'en débarrasser dès à présent. La méthode utilisée pour ce déménagement, simple et efficace, emprunte allègrement à la balistique tout en économisant les pas : les objets prennent leur envol depuis l'intérieur, transitent par la porte et par les airs, puis viennent s'écraser, sur une bâche étalée par terre, dans ce qui sera bientôt un magnifique tas.
         D'abord effrayée par ce débordement d'énergie, la néolionne finit par émerger de sous son nid. Elle suit d'un œil amusé la trajectoire des objets qui passent en sens unique devant sa stalle. Lorsqu'un bruit de fracas se fait entendre, elle se précipite vers la fenêtre  pour constater ce qui a été pulvérisé. Elle reste alors à son point d'observation en attendant qu'un autre objet explose lors d'un impact. Antoine, pris au jeu, tente de viser du mieux qu'il peut pour obtenir ce genre de destruction. Elle est amusante, agenouillée ainsi à guetter par la fenêtre. Impatiente, elle se dandine et se tortille comme une enfant.
         Antoine rate un lancer. Une bouteille thermos rebondit contre le chambranle de la porte et vient s'écraser dans la stalle de l'animal. Aussitôt, paniquée par le bruit, elle se réfugie sous les couvertures.

    "Oups ! Désolé de t'avoir fait peur ma belle. Je ne te visais pas. Tu peux sortir c'est rien. Tu fais comme tu veux. Ca me dérange pas si tu regardes."

         La couverture se soulève. Un œil apparaît, scrutant le sol et l'objet impudent qui a osé s'y écraser. Une main hésitante émerge puis se dirige vers l'objet avant de le saisir avec précaution.

    "Tu peux la prendre si tu veux. Je te la donne. Tu peux jouer avec."

         Sur ces bonnes paroles, les travaux reprennent. Lorsqu'un objet s'y prête, Antoine le lance dans la stalle afin de fournir à la créature de quoi s'occuper. Elle accueille chacun de ces cadeaux comme une merveille et l'examine avec une innocence amusante, à la façon d'une poule qui découvrirait un lacet. Pour des raisons qu'elle est sans doute seule à comprendre, certains  ustensiles sont conservés tandis que d'autres lui servent à démontrer ses talents d'imitation : à genoux devant la fenêtre, elle lance ce qu'elle ne veut pas dans la destination du tas grandissant dehors. Elle semble très amusée par ce jeu.

         Vers midi, l'essentiel est fait. L'amoncellement devant la porte est impressionnant. C'est dingue tout ce qu'on peut entasser.
         Debout sur un escabeau, Antoine change deux néons qui avaient rendu l'âme. Il y verra plus clair. Les fenêtres sont étroites. Elles devaient surtout servir, pendant les période d'hivernage, à informer les animaux sur l'heure de la journée afin qu'ils gardent un rythme de veille et sommeil normal. Cet après midi, il y installera des cadres de bois tendus de plastique afin de couper le vent. Avec un petit radiateur rayonnant accroché au plafond, cela devrait permettre à la néolionne de ne pas tomber malade.
         Profitant de la chaleur de l'après midi, Antoine décide de laver sa pensionnaire. Armé de gants de cuir épais et d'un solide bâton, il récupère les couvertures sales, puis il arrose la créature au moyen du jet. L'eau est fraîche. Effrayée, elle tente de fuir mais la chaîne et les murs de béton l'en empêchent. Elle s'agite en tout sens, tente de se protéger ou de se rouler en boulle pour échapper à l'eau mais sans succès. Lorsqu'il élève la voix, elle finit par se calmer et se laisse faire, grelottante et soumise.
         Avec la fourrure qui lui colle au corps, l'image est vraiment troublante, presque dérangeante. Elle a l'air tellement humaine comme ça. Avec l'impression d'être un monstre, Antoine abrège la douche. Elle sera bien assez propre comme ça.

    "Brave fille. Tu as été sage. C'est bien."

         Recroquevillée dans son coin préféré, la créature boude tandis qu'il passe par terre un coup de raclette afin de chasser l'eau vers la rigole d'évacuation. Avec le temps qu'il fait ça sera bientôt sec. Le toit en taule, débarrassé des feuilles qui s'étaient accumulé dessus, diffuse une chaleur agréable. Le pelage de la néolionne dégouline encore un peu et dégage déjà une odeur de chien mouillé.

    "Dès que c'est sec je te ramène des couvertures propres. Tu pourras te faire un autre nid. Ne t'inquiète pas ma belle."

         Il faudrait peut être acheter une muselière adaptable sur cette créature. Comme ça il pourrait la frotter avec des serviette ou utiliser le sèche cheveux sans risque de se faire mordre. Il trouverait peut être ce genre de chose dans un sex-shop pour sado-masochiste, mais pour l'instant l'idée est bien trop dérangeante pour qu'il l'envisage sans se sentir rougir. Mieux vaut laisser faire le soleil. Avec un peu de chance elle restera propre jusqu'à ce qu'il trouve un acheteur.

         Quand le soir arrive enfin, c’est fourbu mais content qu’il rentre chez lui. Son élevage a de l’allure et sa pensionnaire est propre et a bien mangé. Les deux objectifs de la journée sont atteints. Cerise sur le gâteau, il a réussi à faire tous les travaux avec du matériel de récupération, ils ne lui ont donc presque rien coûté. Parfait !
         Cette nuit il faut dormir pour récupérer le sommeil en retard et être d’attaque le lendemain aux aurores. Il y a encore beaucoup à faire.

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  • Commentaires

    1
    Marquise de Miaoucha
    Samedi 22 Octobre 2011 à 17:08

    Vu l'odeur qu'elle dégage, son régime habituel doit être à base de viande.  -> déjà dit au chapitre précédent.


    Pfff...Va falloir attendre la suite....


    Dis, est-ce qu'on va revoir Mr Duncan ? J'aime beaucoup le fait de passer ainsi d'une histoire à l'autre, à des années d'écart, ca donne beaucoup de dynamisme.


    Mais il faudra qu'on puisse relier tout ça !

    2
    mikaroman Profil de mikaroman
    Lundi 24 Octobre 2011 à 00:25

    Rectification apportée. Cette double phrase était la rescapée d'un déplacement de paragraphe d'un chapitre à l'autre.

     

    Concernant monsieur Ducan... il est tout à fait possible qu'il réparaisse plus tard (me serait pas fait suer à autant le décrire sinon   )

    3
    mikaroman Profil de mikaroman
    Lundi 24 Octobre 2011 à 00:32

    Deux chapitres écrits et presque prèts pour la mise en ligne (je les vérifie une dernière fois demain avant de les poster)

    Un troisième est en bonne voie d'achèvement et ne devrait pas tarder à venir les rejoindre.

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