• Chapitre 8 : L'attaque

         Des hurlements !

         Antoine se réveille en sursaut. Ce n’est pas un cauchemar cette fois. Des cris proviennent de l’étable. Des coups sur la tôle aussi.

    « Bordel qu’est-ce qui se passe ? »

         Tandis qu’il saute dans son pantalon, les cris se font entendre à nouveau. Des aboiements !

    « Nom de dieu ! Des chiens »

         Depuis quelques temps les attaques de chiens errants se font de plus en plus fréquentes. Il n’y a pas une semaine sans qu’un journal relate un fait divers tragique avec ces animaux. Les chasseurs les tirent à vue désormais, avec la bénédiction de l’opinion public.
         Sans prendre le temps de se chausser, Antoine se précipite jusqu’au bâtiment. La porte est grande ouverte. Les animaux n’ont pas eu beaucoup de difficulté à pénétrer. Merde ! Il aurait du mettre un cadenas sur la porte !

         Sitôt rentré, il allume la lumière. Dans la stalle, à deux pas de lui, le spectacle est atroce. La néolionne, acculée dans un coin, se défend en donnant des coups de pied et matraque vigoureusement ses adversaires au moyen d’une vieille gourde qu’elle avait reçue en guise de jouet. Son pelage est couvert de sang. De multiples blessures recouvrent ses membres.
         Les chiens sont énormes, un peu comme s’ils avaient voulu remonter le courant génétique. Le souci c’est qu’ils ont oublié de s’arrêter au loup et se sont dangereusement rapprochés du brontosaure. Ils ne sont que deux, mais leur taille est impressionnante.
         L’odeur du sang les a rendu fous. L’irruption de la lumière ne les a même pas stoppés une seconde.

    « Saloperies de bestioles ! Foutez le camp ! »

         Les cris d’Antoine ne les mettent pas en fuite, mais  ils ont au moins le mérite de capter leur attention. La néolionne profite de ce court répit pour se recroqueviller encore un peu plus dans son coin. Les deux créatures, avec une lenteur malsaine, tournent la tête vers le curieux bipède qui leur hurle dessus. Quelque part dans leur mémoire atavique il doivent se souvenir que l’homme fut leur maître. Leur regard brûle d’une haine révolutionnaire. Ils ne comptent pas se laisser dominer à nouveau.
         Leur première proie ne se sauvera pas. Elle est attachée, fatiguée, blessée. Il ne reste plus qu’à l’achever. Le contretemps imposé par l’arrivée du nouveau venu les prive juste du plaisir de la mise à mort. Cela dit, il leur offre aussi l'occasion d'étoffer leur menu.
         Avec un calme et une détermination glaçante, les deux bêtes se détournent de leur apéritif pour se tourner vers le plat de résistance.

         Armé de son manche de pioche, Antoine fait l’expérience des sentiments partagés. La vue de ces molosses lui donne envie de fuir, mais ces animaux semblent décidés à manger une néolionne qui vaut une fortune. Il en est hors de question ! Pourquoi ne se sont-ils pas contentés d’éventrer les sacs de croquettes, ces deux cons ?
         Les chiens se rapprochent, se ramassent et se préparent à bondir de concert. Inutile d’attendre plus longtemps. Antoine arme son bras. Alors que les monstres volent à sa rencontre, il assène un magistral revers, les balayant tous deux d’un même geste, tout en se déportant pour éviter l’impact.
         Au sol, le chien le plus proche est étourdi. Antoine ne lui laisse pas le temps de reprendre ses esprits. Il frappe un grand coup vertical qui vient s’écraser au milieu du dos de l’animal. Un craquement sonore retentit tandis que l’arrière de l’animal s’affaisse. Le hurlement de la bête est à glacer le sang. Un mélange de rage, de frustration et de douleur mêlées. Son compère, rendu méfiant par la mésaventure de son compagnon, recule d’un pas, laissant le blessé en première ligne.
         Antoine saisit l’occasion et frappe derechef, directement sur la tête. Le cri s’étrangle dans la gorge de l’animal alors qu’il s’effondre, tué net.
         Tremblant de fureur autant que de frayeur, Antoine pénètre dans la stalle, laissant ainsi une voie de sortie à l’autre bête. Celle-ci ne le quitte pas des yeux.

    « Dégage !!! »

         Dans un jappement, la créature saute sur l’occasion de s’en sortir vivante à si bon compte. Elle se précipite dehors, poursuivie sur quelques mètres par un Antoine hors de lui. Elle pénètre dans un fourré et ressort de l’autre côté du grillage. C’est donc par là qu’ils sont entrés ? Il faudra reboucher le passage ! Impossible de la poursuivre en tout cas.

         Haletant, Antoine se rend compte qu’il est torse nu dehors, la nuit, armé d’un bâton. Heureusement qu’il n’y a personne pour le voir. On le prendrait pour un fou. Nerveusement, il se met à rire et hurle pour marquer sa victoire et décharger l’adrénaline qui lui sature le sang. Il est chez lui et il y est le maître ! Aucune voix ne s’élève pour lui contester cette suprématie. Les bruits de la forêt brillent par leur absence.

         Mince ! La néolionne ! Comment va-t-elle ?

         Dans l’étable, la bête blessée reste prostrée sur ses couvertures imbibées de sang. Assise dans son coin, ses bras enserrent ses genoux. Un balancement nerveux, d’avant en arrière, anime son corps d’un mouvement autistique. Son regard ne peut se détacher du chien mort, guettant avec appréhension un signe de réveil qui ne viendra jamais. Elle tremble des pieds à la tête. Ses bras et ses jambes sont couverts de morsures et son pelage dégouline de sang. Elle a du en perdre beaucoup et il continue à se répandre. Il faut la soigner.
         Elle est blessée et terrorisée. Il faut toujours se méfier des animaux dans cet état, c’est là qu’ils sont le plus dangereux. Etant donnée la frayeur qu’elle vient de subir et dont elle ne semble pas pouvoir sortir, elle pourrait mordre par simple réflexe.
    Lentement, Antoine s’approche d’elle.

    « Là, c’est fini ma belle. Ils sont partis. Ils ne te feront plus de mal. »

         Les yeux de la créature se portent alors sur le manche de pioche qu’Antoine tient à la main. Les tremblements s’intensifient.

    « N’aie pas peur. Je ne te veux pas de mal. Là tu vois, je le pose. Je ne vais pas te faire de mal. Gentille fille. Tu t’es bien défendue. C’est très bien. Là, tu ne risques plus rien maintenant. »

         Antoine ne sait pas trop pourquoi il raconte tout ça, mais le son de sa voix semble calmer l’animal. Sa respiration se fait plus calme, son attitude moins tendue. Sans mettre ses gants, il approche doucement sa main. Elle se laisse faire. Avec un geste affectueux, il entreprend de lui caresser doucement la crinière.

    « Brave fille. C’est bien. Tu es gentille. »

         Rassérénée, la créature ferme les yeux et se laisse aller à ce contact agréable.

    « Très bien. T’es une très gentille fille. Très très bien…. Mais… Qu’est ce que …? »

         Bordel ! Elle vient de s’évanouir ! Pas de temps à perdre, il faut la soigner ! Mort d’angoisse à l’idée de la perdre, Antoine la détache aussi vite qu’il le peut avant de la charger dans ses bras et de l’entraîner vers le mobile-home. Elle ne pèse vraiment pas lourd.

         A l’intérieur du mobile-home, il doit se rendre à l’évidence : impossible de l’installer sur la table. Elle est trop petite et bien trop encombrée. De toute façon il n’a pas le temps de débarrasser, il faut faire vite. Tant pis pour les puces ! Tenant sa protégée à bras-le-corps, il replace en vitesse la couette sur son lit défait et l’allonge dessus. Pas grave si elle met du sang partout. Au prix qu’elle vaut, il rachètera des draps.
         Elle respire toujours. Elle semble même reprendre un peu conscience et s’agite un peu, cherchant sans doute à comprendre ce qu’il lui arrive. Il faut nettoyer les plaies, mais il y en a tant… L’idéal serait de pouvoir la tremper dans un bain avec des antiseptiques, mais le mobile-home ne possède qu’une douche. Il va falloir se mouiller.
         Antoine installe une chaise dans la cabine de douche, et enlève son pantalon, puis il retourne chercher la créature et l’installe. Elle est maintenant suffisamment réveillée pour ne pas tomber en avant. C’est déjà ça. Pourvu qu’elle ne se débatte pas.
         Antoine règle le jet d’eau du flexible. Tiède et fort. Ce sera parfait pour la nettoyer sans la brûler ni la refroidir. Dans son état, un choc pourrait lui être fatal. Il est bien tenté de la bâillonner pour limiter les risques de morsure, mais elle risquerait de s’étouffer.

    « Très bien ma belle. Sois courageuse. Ca va piquer un peu . Là, très bien. Tu es une gentille fille. Tu te laisses bien faire. »

         Peu à peu l’eau qui s’écoule dans l’évacuation perd sa couleur rouge et boue pour prendre une teinte rosée. Armé d’une tondeuse, il dégage les plaies autant qu’il le peut avant de repasser un coup d’eau dessus pour en chasser les poils. La peau de la néolionne est très pâle ainsi mise à nue.
         Elle a vraiment une drôle de touche à la sortie de la douche. Ses bras et ses jambes semblent frappés d’une étrange pelade. Autour du cou, la chaîne a, elle aussi, laissé des marques. Il aurait du acheter un collier, elle se serait fait moins mal en se débattant. Quand elle retournera à l’étable, il l’attachera par le pied. Et tant pis si cela lui permet de se tenir debout ! Il s’y fera !
         Un coup de savon antiseptique, de mousse cicatrisante, quelques compresses et quelques bandes finissent en même temps de compléter le soin et de vider sa pharmacie. C’est génial cette mousse. Ça stoppe un saignement comme par magie, dommage que ça coûte aussi cher.
         Demain il faudra qu’il aille se ravitailler en produits de soins. Discrètement, en liquide et si possible dans un grand magasin. Inutile de courir le risque de se faire remarquer en ce moment.

         La néolionne semble ragaillardie. On ne peut pas dire qu’elle ait fière allure, mais au moins elle est sortie de son semi-coma. Elle ne saigne plus. Le danger est derrière elle maintenant. Elle arrive à marcher un peu, appuyée sur Antoine. Ce dernier la guide jusqu’au lit. Afin de ne pas imbiber le matelas, il la couche sur la couette qu’il replie afin de la border. Elle n’aura pas froid comme ça.
         Pour un animal blessé, elle s’est conduite d’une manière irréprochable. A aucun moment elle n’a fait mine de se rebiffer ni de vouloir le mordre.

    « T’es vraiment une gentille fille. Je suis très content de toi »

         C’est sur ces mots et une caresse qu’il l’abandonne au sommeil. Elle n’a vraiment pas l’air dangereuse ainsi endormie. Son odeur de chien mouillé trahit sa nature animale mais quelque chose d’autre se dégage d’elle. De son corps, il ne voit que la tête, posée sur l’oreiller. On dirait un curieux personnage de conte de fée : la belle et la bête réunies en un seule et même entité.
         Peu à peu la respiration de la néolionne se calme. Les tics qui animent son visage se raréfient. Elle cesse de lutter et bascule dans un sommeil profond.

         En la regardant respirer, assis sur le canapé, assommé par les émotions et le manque de repos, Antoine s’endort à son tour.

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